Publié le 04.05.2022 | Texte: Pieter T’Jonck

La 59e « Biennale Arte » de Venise, « The milk of dreams », peut être qualifiée d’historique à au moins un titre : Pour la première fois, 80 % des artistes de l’exposition principale sélectionnées par la commissaire Cecilia Alemani étaient des femmes, et elles étaient également présentes en force dans les pavillons des pays. Autre signe des temps : Cecilia Alemani a puisé son inspiration dans un thème brûlant d’actualité : le regard en pleine mutation qu’on porte sur les rapports entre l’humain et le monde et – en corollaire – l’ouverture à d’« autres » perceptions de la corporalité, de la « normalité » et du genre. Tout aussi étonnant était le fait que Cecilia Alemani ait légitimé son propos en choisissant comme précurseurs l’avant-garde classique, avec à leur tête les surréalistes.

Le titre de l’exposition est emprunté à un recueil de contes pour enfants de Leonora Carrington. Bien que cette artiste peintre et romancière britannique soit longtemps restée dans l’ombre de son premier amour, Max Ernst, elle a créé une œuvre surréaliste fascinante qui grouille d’étranges changements d’identité, de cyborgs avant la lettre et de scènes d’horreur. Précisément les thèmes que veut aborder Cecilia Alemani : les corps en métamorphose, spontanément ou par contact avec la technologie ou « la Terre ».

L’Italienne Cecilia Alemani a essentiellement bâti sa carrière aux USA, notamment comme commissaire de la High Line Art à New York. On le perçoit également au flair typiquement anglo-saxon qu’on retrouve dans l’élaboration de l’exposition à l’Arsenale. La dramaturgie des œuvres successives est hautement suggestive, et les œuvres elles-mêmes ont été scénographiées avec soin. On se heurte par exemple d’emblée à la « Brick House » de Simone Leigh, une impressionnante statue en bronze d’une femme indéniablement noire. Sa tête émerge d’un volume en forme de cloche ressemblant à de la pierre, comme si elle sortait d’un char d’assaut ou d’une gangue. Cette même Simone Leigh est également l’artiste du Pavillon américain qui, pour la première fois, met à l’honneur la femme noire. Il était temps !

Autour de la statue de Leigh sont accrochés aux murs les énigmatiques tirages de Belkis Ayón inspirés de mythes cubains. Esprits, fantômes et créatures ambiguës y foisonnent, histoire de plonger directement le public dans l’ambiance. Et puis, il y a les gigantesques sculptures en argile de l’Argentin Gabriel Chaille qui suggèrent d’intrigantes hybridations entre humains, animaux et formes architecturales.

Ce feu d’artifice ne dure toutefois pas. Viennent ensuite des dessins et peintures plus intimistes qui – de façon parfois un peu kitsch – évoquent des états de rêve. Et puis, on se retrouve à nouveau face à une sculpture multicolore réalisée par Niki de Saint-Phalle en 1966. Elle précède la première « capsule temporelle » de l’exposition. On y trouve différentes œuvres ayant la forme de récipients tels qu’un sac, une coquille, un filet ou encore un vase.

Cette sélection s’inspire de « The carrier bag theory of fiction » d’Ursula K. le Guin qui considère que la véritable origine de l’histoire, ce ne sont pas les épées, les lances et les javelots des hommes, mais les sacs, les filets et les vases dans lesquels les femmes conservaient les aliments. Les utérus en papier mâché réalisés par la Néerlandaise Aletta Jacobs (1854-1929), première femme médecin des Pays-Bas, sont absolument surprenants.

Le ton est ainsi définitivement donné. Pourtant, on parvient aussi à dénicher des petits bijoux parmi les petites tapisseries et formes corporelles parfois un peu trop explicitement « féminines ». La seconde capsule temporelle – sur le thème des « cyborgs » – expose par exemple des costumes de théâtre simplement époustouflants – et apparemment totalement tombés dans l’oubli – de Lavinia Schulz et Walter Holdt, face auxquels Oskar Schlemmer peut aller se rhabiller. L’Autrichienne Kiki Kogelnik (1935-1997) fut également une découverte pour moi. Et tout aussi remarquable, citons la contribution de Lynn Hershman Leeson (°1941). Depuis toujours, cette artiste est très sensibilisée à l’inconstance de l’identité (de genre), mais dans son œuvre récente, elle montre à présent aussi ce qu’il en advient lorsque l’intelligence artificielle se met à produire des « gens ». Effrayant !

Plus loin dans l’Arsenale suivent également quelques œuvres plus abstraites qui forment un contraste intéressant par rapport au ton explicitement suggestif de la première partie de l’exposition, notamment une installation des artistes américaines Carolyn Lazard ou Barbara Kruger. J’ai également pu découvrir les dessins raffinés du Vénézuélien Sheroanawe Hakihiiwe, inspirés des motifs spirituels indigènes ayant survécu à la colonisation.

J’ai vécu une autre expérience qui chamboule totalement les sens en pénétrant dans la salle du Colombien Delcy Morelos : une énorme masse d’humus sombre mélangé à des aromates odorants a été compressée en un grand bloc de 15 mètres sur 15 et quasiment de la taille d’un homme, et quelques sentiers y ont été creusés. Un labyrinthe de terre qui donne le tournis.

La suite de l’exposition dans le pavillon central des Giardini est construite de manière moins spectaculaire et semble moins cohérente, mais c’est indubitablement lié à l’agencement complexe du bâtiment lui-même. Cette partie s’ouvre elle aussi sur une œuvre qui – du moins en termes de dimensions – est totalement décoiffante. L’Allemande Katharina Fritsch qui, avec la Chilienne Cecilia Vicuña, a remporté le Lion d’Or du « lifetime achievement », présente ici une statue hyperréaliste d’un éléphant grandeur nature. Mais l’animal est recouvert d’une couche de peinture verte mate. Je suis cependant passé à côté du sentiment d’étrangeté que cette œuvre aurait dû provoquer.

L’installation « NAUfraga » (2022) de Vicuña, dans la salle adjacente, était bien plus intrigante. Elle se compose d’une série d’objets trouvés par l’artiste sur les berges de Venise : un fourbi qui rend inconfortablement visible la manière dont la Terre s’épuise. Cette œuvre forme un contraste intéressant avec les peintures surréalistes de l’artiste exposées sur les murs de cette même salle.

Ici aussi, Cecilia Alemani présente en quelques « capsules temporelles » des œuvres de femmes artistes qui – injustement – ont reçu trop peu d’attention. Dans « The witches’ cradle », on voit notamment des œuvres de Leonora Carrington ou Leonor Fini, mais aussi les intrigants autoportraits de Claude Cahun qui exploraient déjà la thématique du « genre » bien avant que ce soit de bon ton dans les salons. De là, on peut tirer une ligne directe vers l’œuvre de la Portugaise Paula Rego, à qui une salle entière a été consacrée.

Une deuxième capsule temporelle dans ce pavillon, « Corps orbite », s’intéresse à la relation entre le langage et la corporalité. On relèvera particulièrement les œuvres de Mirella Bentivoglio, Ilse Garnier et Unica Zürn – des noms a priori pas très connus au panthéon de l’art moderne et contemporain. Dans cette capsule, on peut toutefois regretter une certaine négligence dans la présentation des œuvres.

On s’étonnera également que les performances artistiques soient quasiment absentes de cette biennale, à l’exception de la Roumaine Alexandra Pirici. Son « Encyclopedia of relations » (2022), qui ne sera visible que jusqu’au 3 juillet, s’écarte de ses œuvres antérieures où elle donnait vie à des œuvres sculptées souvent monumentales. Ici, elle explore la manière dont on peut lire (et surtout lire erronément) les images du corps et leurs relations. En l’occurrence, elle ridiculise la pseudoscience qui pourrait fournir des algorithmes.

L’un dans l’autre, ce « Milk of dreams » vaut vraiment le déplacement, malgré une intention et des choix d’œuvres parfois trop explicites, et en dépit d’une présentation moins réussie dans les Giardini. Cette biennale n’est donc pas vraiment axée sur les pavillons des pays. Je ne les ai d’ailleurs pas tous visités, vu qu’au fil du temps, ils sont devenus trop nombreux. Voici donc une liste abrégée de contributions remarquables.

  1. Le pavillon belge est vraiment top ! « The nature of the game » de Francis Alÿs est une magnifique série de films où des enfants du monde entier explorent leur environnement en jouant. Dans l’antichambre sont également exposés des tableaux miniatures consacrés au même thème, du même artiste.
  2. Maria Eichhorn a pris en main le pavillon allemand. Elle a fait sauter le sol et décapé les murs. Elle révèle ainsi comment les nazis avaient transformé le modeste pavillon bavarois pour en faire le bâtiment qui se dresse encore aujourd’hui, témoin de leur puissance. Elle avait d’abord pensé raser le pavillon pour restituer les Giardini aux Vénitiens – mais pour les Allemands, ce projet allait trop loin…
  3. Dans le pavillon danois, on se retrouve face aux dépouilles mortelles de deux effrayants centaures – créatures imaginaires mi-homme, mi-cheval – d’un grand réalisme. « We walked the earth » d’Uffe Isolotto propose une image dystopique d’un univers semblable au nôtre, mais qui a toutefois changé jusqu’à être méconnaissable.
  4. Le pavillon italien présente une installation tout aussi époustouflante de Gian Maria Tossati. À grands renforts de moyens, le gigantesque pavillon évoque le paysage industriel de l’Italie des années 1960. Le point final est un quai vide, noir comme de la terre, empli d’une eau qui clapote et qui symbolise nos rêveries et ambitions perdues.
  5. Dans le pavillon japonais, le collectif « Dumb type », qui produit des sons et images expérimentaux depuis 1984, s’est mis à l’œuvre. Avec du verre, des sons et des rayons laser, ils ont créé une expérience fascinante.
  6. L’Autriche, quant à elle, rend hommage à une longue tradition d’installations et de performances artistiques subversives avec son « Invitation of the soft machine and her angry body parts », une installation de Jakob Lena Knebl et Ashley Hans Scheirl. Le duo chamboule avec exubérance les idées « normales » sur le sexe, le genre et le plaisir.
  7. Małgorzata Mirga-tas a revêtu tous les murs du pavillon polonais de tapisseries en patchwork. Elles rappellent la décoration des palais de la Renaissance, mais illustrent l’histoire et l’imaginaire des Roms.
  8. Le pavillon roumain présente la nouvelle version de « Touch me not », un film d’Adina Pintilie qui a remporté l’Ours d’Or au festival du film de Berlin en 2018. L’installation « You are another me – A cathedral of the body » explore sur des dizaines d’écrans de différents formats les expériences corporelles les plus intimes de personnes ne s’inscrivant pas dans les normes genrées classiques. Il faut s’y plonger jusqu’à la fin pour en percevoir totalement l’impact.
  9. Le pavillon espagnol a été « corrigé » par Ignasi Aballi. Il a adapté les espaces de manière à ce que ses axes soient parallèles à ceux des pavillons belge et néerlandais adjacents. Cette image « détournée » est un prétexte pour aborder dans une série de publications la fausse image que nous avons à la fois de Venise et de l’Espagne.
  10. Les États-Unis ont transformé leur pavillon pour en faire une réplique des pavillons de l’Expo coloniale de Paris en 1931. Devant ce décor se trouve D’mba, la monumentale statue en bronze de l’artiste noire Simone Leigh, invitée ici. Une réparation historique.

Et enfin : le pavillon russe est fermé. Mais cela ne vous surprend sans doute pas ? Et à part cela, il reste encore septante autres pavillons à découvrir… Impossible de s’ennuyer !

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