Publié le 26.05.2020 | Texte: Caroline Voet

L’architecte Christian Kieckens (°Alost 1951) est décédé à Bruxelles le week-end dernier.

Christian Kieckens peut être considéré comme un des fondateurs de l’architecture narrative en Flandres. En qualité de professeur à l’Université d’Anvers, il a inspiré des générations entières d’architectes en s’appuyant avec passion sur son savoir et son réseau international pour ancrer en Flandres et en Belgique une culture architecturale fondée sur une responsabilité sociale, une aspiration à une beauté universelle et fondamentale. De Borromini à Arvo Pärt, de Lina Bo Bardi à David Bowie, son amour de l’art, de la littérature et de la culture pop se mêlait à une connaissance approfondie de tous les aspects de l’architecture et de son histoire.

Christian Kieckens est sorti de Sint-Lucas en 1974, en même temps que Marie-José Van Hee, Paul Robbrecht, Hilde Daem et Marc Dubois. Dès les années 1980, ils développent une attitude de conception axée sur la recherche qui, en partant d’une conscience de la tradition, visait une logique autonome de l’architecture, considérant cette dernière comme un phénomène spatial à aborder sous l’angle de la manière d’y vivre et de l’utiliser. L’art et le savoir-faire étaient au centre de leur conception de l’architecture. Christian Kieckens a notamment travaillé avec Marc Dubois ainsi que Robbrecht et Daem, avant de faire cavalier seul pour développer son propre travail. Son exemple et mentor – également natif d’Alost – était Pieter De Bruyne, designer de mobilier et passionné par l’étude des principes historiques des proportions spatiales et du système de proportions. Christian Kieckens était fasciné par la façon dont De Bruyne étudiait les proportions spatiales, par exemple chez les Égyptiens, et les transposait dans un contexte actuel. À la fin des années 1970, il fonde DEETAAI avec Jos Vanderperren. Cette initiative sera éphémère, mais leur projet de reconstruction et de sauvegarde de la Maison Cauchie, un des fleurons de l’Art Nouveau à Bruxelles, se verra décerner une mention honorable à la Shinkenchiku Residential design Competition. En tant que jeune architecte, il révèle ses ambitions. En 1981, il remporte le Prix Godecharle d’Architecture, le prestigieux concours dont l’édition de 1884 avait couronné un certain Victor Horta. Avec le montant qu’il gagne pour effectuer un voyage, Christian Kieckens part en Italie pour y étudier les coupoles baroques de Borromini. À partir d’impressionnantes analyses géométriques et de photos, il y révèle la simultanéité du plan et de la coupe : TRE ET UNO ASSIEMME. Cette métamorphose spatiale allait devenir la base de son propre travail architectural tels que la maison de Baardegem (1990), l’Imprimerie Salto à Rekem (1996), l’Imprimerie Sanderus à Audenarde (1998) ou le Crématorium de Zemst (2015). Au-delà de la construction, sa quête s’est également traduite par une œuvre vaste et diversifiée allant de la photographie et des objets aux meubles, expositions et livres. Ses nombreuses collaborations avec des artistes tels que Peter Downsbrough, Marthe Wéry et Reiner Lautwein furent le fruit de cette recherche par la réalisation. Il a écrit plusieurs livres consacrés non seulement à son œuvre, mais aussi à d’autres personnages tels que Pieter de Bruyne, par exemple. Sa première monographie d’architecture en 2001 était intitulée ZOEKEN DENKEN BOUWEN (chercher réfléchir bâtir). Il a reçu en 1999 le Vlaamse Cultuurprijs voor Architectuur.

En 1983, Christian Kieckens fonde avec Marc Dubois la Stichting Architectuur Museum (S/AM, 1983-1992). Par l’organisation d’expositions, de publications et de voyages d’étude visant à mettre sur pied un réseau international, ils ont de leurs propres mains initié en Flandres et en Belgique l’émancipation de l’architecture en tant que discipline. De jeunes architectes tels que Stéphane Beel, Klaas Goris et Jo Crepain ont ainsi pu bénéficier d’une plate-forme dans la série « Jonge Architecten in België ». La fondation SA/M a également organisé des expositions consacrées à des architectes internationaux tels qu’Alvaro Siza au Design Museum de Gand. La sélection de la SA/M a par ailleurs décroché sa place en 1988 dans les célèbres expositions d’architecture à deSingel à Anvers, créées par Carolina De Backer puis développées par Katrien Vandermarliere. La SA/M a cherché et trouvé des manières d’engager la politique en faveur de l’architecture. Son activité s’est achevée en apothéose avec la participation de la Belgique à la Biennale d’Architecture de Venise en 1991, où de jeunes architectes étaient présentés dans une scénographie de Christian Kieckens. Toutes ces initiatives ont par ailleurs contribué à la création du poste de Vlaams Bouwmeester et du Vlaams Architectuurinstituut. Christian Kieckens orchestrera en outre les deux premières éditions du Jaarboek Architectuur Vlaanderen (1994, 1996).

Nombreux sont ceux qui se souviendront de la méthode d’enseignement personnelle et très exceptionnelle de Christian Kieckens. Il enseignera à la faculté Intérieur de Sint-Lucas Interieur de 1980 à 1990. Il donnera ensuite cours à l’Academie van Bouwkunst de Tilburg (1993-1996), à Saint-Luc à Liège (1995-1996), à l’Université de Eindhoven (1999-2002), à l’Architectural Association de Londres (2000-2002) et, cette année encore, à l’Académie de Maastricht, où il enseignait la théorie de l’architecture. Malgré son attachement à la ville de Gand, c’est à Anvers qu’il développera sa chaire. Depuis 1987, il y donnait cours à la Faculté de Design, où il fut nommé en 2011. Son atelier de projet de fin d’étude avec bOb van Reeth dans les années 1990 est légendaire. Par la suite, il suivra un parcours naviguant sur le concept de BUILDINGNESS ; tout comme dans son propre travail, il s’agit ici de passer des mots aux images, puis aux idées, puis aux concepts. Regarder, changer d’angle, comprendre. Christian Kieckens voulait pénétrer jusqu’à l’essence même de l’espace et de l’architecture, en explorant leurs frontières par des milliers d’esquisses, de photos, de scénographies, de graphismes et même d’écrits. Il mettait ses étudiants au défi de repousser eux aussi leurs limites, leur proposant d’exhumer ensemble les fondements de l’architecture et de l’art. En tant que mentor, il a partagé d’innombrables clés sur le métier et le langage de l’architecture ; il enseignait par le biais de moments marquants, en les transmettant, les reprenant et les retravaillant. Il a également contribué à la critique architecturale en Belgique en tant que rédacteur en chef ad interim de la revue A+ en 2014 – 2015.

Avec son départ bien trop précoce, le monde de l’architecture perd un mentor, un exemple et une source d’inspiration. Son souvenir persistera longtemps dans l’héritage considérable qu’il a généreusement transmis à tant de monde.

Christian Kieckens était pour beaucoup un mentor, un modèle et un ami. Si vous le souhaitez, vous pouvez lui adresser un dernier message sur le site du Vlaams Architectuurinstituut.

Photos: © Vlaams Architectuurinstituut – collectie Vlaamse Gemeenschap: Archief Christian Kieckens

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