Publié le 28.02.2019 | Vincent Delfosse

 

Il était un anti-héros. Il est mort le 18 septembre 2018 après avoir fait chaviré une époque enfermée dans ses dogmes, et dont il avait pris le contre-pied.

Avec Denise Scott Brown, sa femme et co-fondatrice de VSBA (1), ils avaient établis leur atelier d’architecture dans un bâtiment de la Main Street de Manayunk, ancien quartier industriel de Philadelphie. Il aimait par-dessus tout cette vie animée, foisonnante de couleurs de lumières, de variété, de diversité mais aussi faite d’ordinaire : l’ordinaire de son temps pour inspirer l’extraordinaire. Plutôt que de contenir les contradictions fonctionnelles du projet sous une enveloppe puriste, il affrontera ses oppositions et ses complexités, dans une architecture de vitalité.

L’industriel vernaculaire qui avait inspiré le language du Modernisme début 20ème n’était plus et ne représentait plus la technologie de pointe de son époque. Qu’était-ce encore que l’industrie du verre, de l’acier et du béton à côté de celle emmergeante de la communication ?

Dans « L’enseignement de Las Vegas »,(3) il analyse la réalité du Strip de Las Vegas, et dévoile le rapport entre l’architecture ordinaire commerciale et sa communication au travers des enseignes lumineuses, valides signes iconographiques d’un Las Vegas aujourd’hui disparu. Tirant aussi les leçons du Pop Art pictural, défendant le symbolisme sur la forme, il conclut : « Main street is almost alright ». Il récolte les foudres des Modernistes orthodoxes.

A ceux qui le critiquent, à d’autres qui s’interrogent, il précise : « It is not about space, it’s about communications » (4) tandis qu’il puise ses sources, en pleine période abstraite, dans le publicitaire vernaculaire, le réel des 70’.

Réaliste maniériste -sans être maniéré -, il s’oppose à l’originalité pour l’originalité, attitude qui puise dans le Romantisme tardif où l’originalité était la marque de l’artiste génial. « Michel-Ange qui n’était pas original, était un génie » disait-il. (5)

Plutôt que l’originalité, il proposait l’analogie historique, comme Michel- Ange en son temps, l’avait réalisé au départ de la Renaissance.

« Mon utilisation de l’analogie historique comme partie du processus analytique du dessin provient de mon éducation de Princeton dans les années 40 en tant qu’étudiant avec Jean Labatut et Donald Drew Egbert, pour lesquels le Modernisme était reconnu comme un mouvement valide dans l’ensemble de l’Histoire de l’architecture occidentale et non comme une fin de l’histoire. » (6)

En 1991 au retour d’un voyage au Japon, il est conquis par une nouvelle cité. Après Rome et Las Vegas, c’est avec Tokyo que sa pensée est positivement chahutée « le (convainquant) chaos de Tokyo dérive d’une variété d’échelle, de formes, de symboles et de rythmes … », (7) dont il ne reconnaît pas le niveau dans l’architecture occidentale actuelle.

Dans « Iconography and Electronics upon a generic architecture », qu’il écrit en 1996, il poursuit l’idée de générique, de bâtiment générique, support d’une iconographie appliquée, comme la Renaissance l’avait établie en son temps avec l’iconographie classique ; mais ici une iconographie plate, faite de 2 dimensions comme l’image télévisuelle et écranique que tous les jours nous absorbons, mélange d’électronique, de Led, où les pixels ont remplacés les mosaïques.

Au-delà de ses nombreux écrits, R.V. laisse avec D.S.B. une œuvre importante faite de projets urbains, de maisons individuelles et de mobiliers divers.

Aujourd’hui en Occident, l’expressionnisme abstrait, à grand renfort de photographies sensationnelles, fait encore le bonheur des revues Hype. Mais passé la révolution climatique que nous traversons, que restera-t-il des contorsions Decon, ou des impayables encorbellements expressionnistes ?

Vraisemblablement le souvenir d’une époque qui s’effiloche et disparaît en peigne, comme autrefois le gothique flamboyant se poursuivait hors de son époque, par simple inertie, tandis que dans le même temps la Renaissance s’affirmait, annonçant déjà une nouvelle ère.

Légende :

  1. (1)  : Venturi, Scott Brown and Associates.
  2. (2)  : Delfosse, Vincent, Hôtel du département de la Haute-Garonne, A+, Novembre/Décembre 1999, p.62.
  3. (3)  : Venturi, Robert, et Scott Brown, Denise, et Izenour, Steven, L’enseignement de Las Vegas ou le symbolisme oublié de la forme architecturale, 1977.
  4. (4)  : Venturi, Robert, et Scott Brown, Denise, Architecture as patterns and systems, Architecture as signs and systems, 2004, p.165.
  5. (5)  : Delfosse, Vincent, Hôtel du département de la Haute-Garonne, A+, Novembre/Décembre 1999, p.63.
  6. (6)  : Venturi, Robert, Louis Kahn remembered, Iconography and electronics upon a generic architecture, 1996, p.91.(7)  : Venturi, Robert, Two naifs in Japan, Iconography and electronics upon a generic architecture, 1996, p.113.

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