Publié le 22.11.2021 | Texte: Lisa De Visscher | Photos: Adrià Goula

A+ Talk by Flores & Prats et Kaan

Le 23 novembre 2021, A+ Architecture in Belgium et Bozar ont le plaisir de recevoir Flores i Prats Arquitectes et KAAN Architecten au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles pour une double conférence thématique sur la lumière naturelle.

Dans le cadre de A+ Talk Natural Light, A+ et Bozar ont invité le bureau catalan Flores & Prats Arquitectes à donner une conférence au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles le 23 novembre 2021. A+ s’est entretenu avec Ricardo Flores et Eva Prats pour en savoir plus sur leur amour des ruines et la manière dont cette passion les a amenés en Belgique.

Lisa De Visscher : Votre projet de salle de théâtre Sala Beckett à Barcelone a été présenté à la biennale d’architecture de Venise en 2018, vous lui avez consacré tout un livre, et un film est en cours de réalisation. En quoi ce projet est-il si particulier et dans quelle mesure est-il représentatif de l’ensemble de votre œuvre ?

Ricardo Flores & Eva Prats : Le bâtiment où la troupe Sala Beckett s’est à présent installée a été construit dans les années 1920 par la coopérative ouvrière Pau i Justícia (Paix et Justice). Jusque dans les années 1970, les ouvriers s’y retrouvaient pour partager un repas, faire la fête ou assister à des concerts et des pièces de théâtre. À l’époque, le quartier était très différent de ce qu’il est devenu – c’était un quartier ouvrier défavorisé au cœur d’une zone industrielle. Dans les années 1970, plusieurs usines ayant cessé leurs activités ou déménagé, le club d’ouvriers a lui aussi fini par mettre la clé sous le paillasson. Désormais vide, le bâtiment s’est totalement délabré. Même s’il n’a jamais reçu le statut de monument protégé, il est resté très cher aux habitants du quartier. Devenue propriétaire du bâtiment, la commune ne sut pas vraiment quel sort lui réserver.

C’est alors qu’arriva Sala Beckett, une troupe de théâtre modeste, mais très respectée qui propose des ateliers expérimentaux et offre aux jeunes auteurs de théâtre, metteurs en scène et comédiens un tremplin vers des productions professionnelles. Ils cherchaient un nouveau bâtiment. Pour nous, c’était un défi de relier par le biais de l’architecture ces deux réalités : le lien émotionnel que le voisinage entretenait encore et toujours avec le bâtiment, et les ambitions expérimentales de la compagnie de théâtre.

Le concours d’architecture lancé par la commune donnait carte blanche à l’architecte pour décider de rénover le bâtiment ou de le démolir pour le remplacer par une construction neuve. Nous avons résolument opté pour la rénovation qui, à nos yeux, est la manière la plus intéressante de faire de l’architecture. Que ce soit d’un point de vue écologique et social, mais aussi technique et conceptuel, chaque réhabilitation constitue un défi intellectuel.

Une ruine est un bâtiment figé dans le temps. On ne sait pas si le délabrement, en avançant, participera à la déchéance du bâtiment ou, au contraire, à son salut. Dans le cas de Sala Beckett, les dégâts avaient également créé d’intéressantes opportunités architectoniques. La toiture percée laissait soudain pénétrer la lumière du jour, tandis que les fissures dans les murs offraient de magnifiques vues sur l’extérieur. C’est pourquoi nous n’avons pas voulu restaurer le bâtiment. Nous en avons fait un nouveau bâtiment sans toutefois chasser les esprits qui erraient dans les ruines ni saccager la fragile beauté d’un lieu qui se délite.

Notre approche était à l’unisson avec l’esprit de Sala Beckett qui a l’habitude de travailler selon des procédés sans issue claire, teintés d’incertitude et d’expérimentation. L’état du bâtiment leur convenait parfaitement. Notre tâche a donc principalement consisté à régler les aspects climatologiques, acoustiques et logistiques du lieu. Cela exige une grande modestie de la part de l’architecte, mais c’est précisément la manière dont nous aimons travailler. Presque tous nos projets sont des rénovations ou des réhabilitations, et chaque fois nous cherchons des interventions architectoniques qui puissent être au service de ce qui existe déjà.

Pour Sala Beckett, nous sommes allés encore un peu plus loin. Nous ne nous sommes pas limités à rétablir le patrimoine physique et social, comme nous l’avions fait dans de nombreux projets précédents. Grâce aux nombreuses conversations que nous avons eues avec les habitants et les anciens ouvriers qui avaient connu les heures de gloire de la coopérative, nous avons également eu accès au patrimoine émotionnel. Par le biais de la troupe de théâtre, nous avons pu faire le lien avec le présent et l’avenir, et recréer l’attachement émotionnel au bâtiment, toutes générations confondues. Les visiteurs animent les ruines du bâtiment par leurs souvenirs, ce qui leur permet de ressentir immédiatement une affinité et un lien émotionnel avec les espaces.

LDV : Comment y êtes-vous parvenus ? Quels obstacles techniques avez-vous rencontrés ?

RF & EP : Pour commencer, nous avons décidé d’utiliser tout ce qui était possible : carrelages, portes, lampes, fenêtres… bref, tous les éléments qui ont capturé le temps et les souvenirs. C’est également une manière de témoigner du respect envers les ouvriers qui, vu qu’il s’agissait d’une coopérative, ont eux-mêmes retroussé leurs manches pendant leur temps libre pour construire leur club, petit à petit.

Beaucoup de visiteurs ont l’impression que rien n’a changé dans le bâtiment, que le temps s’y est arrêté. Pourtant, tout est différent. Nous avons mis le bâtiment totalement sens dessus dessous pour répondre aux normes techniques. Pour des raisons de stabilité, nous avons renforcé ou reconstruit les sols – et nous en avons profité pour y intégrer les éléments techniques et l’isolation acoustique. Nous avons réussi à dissimuler les tuyaux dans les plafonds, sous la toiture, dans les angles, de sorte qu’on ne les voit pas et qu’ils ne distraient pas le regard. Un théâtre requiert beaucoup d’éléments techniques susceptibles d’être très perturbants et pouvant réellement parasiter l’intention initiale du bâtiment. Nous avons tout conçu de manière à préserver les proportions et la géométrie des différentes pièces. Bien sûr, cela s’est fait au prix de beaucoup de travail supplémentaire, mais le résultat procure infiniment plus de satisfaction.

Depuis un certain temps, on a tendance à laisser les techniques apparentes dans les théâtres et les musées. C’est parfois une solution de facilité. Pour nous, il est important de réfléchir à l’impact de tous ces faisceaux de canalisations et de câbles dans le champ de vision du spectateur. Nous craignons que le public, submergé par toute cette technique, ne perçoive plus la qualité de l’espace. Nous avons suivi de très près l’intégration de ces éléments. À défaut de le faire, la technique prend le pas sur le bâtiment, la fonctionnalité devient le seul critère important et la qualité spatiale est reléguée à l’arrière-plan.

Soyons clairs : pour nous, les techniciens n’en sont pas moins des utilisateurs à part entière du bâtiment. Chaque pièce et chaque besoin, quel que soit l’utilisateur concerné, comptait tout autant à nos yeux et méritait la même qualité.

Nous n’avions jamais créé un théâtre auparavant. Nous étions « vierges » de ce genre d’espaces, avec un regard totalement neuf. Inconscients des limites, nous avons parfois proposé des choses complètement farfelues. Le directeur était tout à fait ouvert à cela. Il a beaucoup apprécié notre manière de voir le théâtre comme un lieu de rencontre où on vient se faire plaisir en assistant à une pièce et en rencontrant d’autres personnes, le tout dans un espace agréable. La complémentarité et l’esprit d’ouverture qui régnaient entre nous, experts de l’espace et de la reconversion, et lui, expert du théâtre, nous ont permis de former une équipe exceptionnelle.

LDV : Au début de l’année, avec le bureau belge Ouest architecture, vous avez remporté le concours de réhabilitation du Théâtre des Variétés à Bruxelles. Les défis sont-ils les mêmes dans ce cas ?

RF & EP : Le Théâtre des Variétés de Bruxelles est un ancien cinéma construit en 1936 par Victor Bourgeois, en collaboration avec l’architecte Maurice Gridaine. La façade est protégée, mais le reste du bâtiment est en mauvais état. C’est un immeuble très fermé situé dans un quartier de la ville où le bâti est particulièrement dense. Lorsque nous avons visité le site, nous avons découvert derrière cette façade fermée un fantastique espace ouvert de pas moins de quinze mètres de haut. Un trésor caché ! Le programme du concours, au-delà d’une série d’espaces destinés à des événements, prévoyait également un « forum », une sorte de foyer. En collaboration avec Ouest, nous avons imaginé un projet faisant du magnifique espace ouvert le cœur du bâtiment, un lieu de rencontre situé dans le prolongement de la rue, qui fait par conséquent pénétrer l’espace public jusqu’au milieu de l’édifice. Ici aussi, nous voulons laisser intacts la magie des lieux, le délabrement et les opportunités qu’il crée.

Dans cette construction fermée sur trois côtés, il fallait relever le défi de la lumière naturelle. Pour nous, elle est en effet un des éléments les plus précieux d’une construction. Au-delà d’être gratuite, elle met en valeur la qualité de tous les matériaux. C’est pourquoi nous avons décidé d’ouvrir l’ancienne cage de scène pour que la lumière du jour puisse inonder l’espace central, qu’elle le transforme en véritable place. Nous avons par ailleurs créé un passage entre deux rues adjacentes, qui ne fait que renforcer le caractère public de l’espace intérieur ouvert et nous permet d’offrir quelque chose en retour au voisinage.

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