Publié le 05.10.2020 | Texte: Lisa De Visscher

Cela fait aujourd’hui plus de trente ans que les architectes du cabinet suisse Gigon & Guyer Architekten contribuent à un discours architectural international sur l’espace, la lumière et la durabilité.  Le 19 octobre prochain, A+ Architecture in Belgium et BOZAR s’associent pour vous proposer un entretien en ligne avec Annette Gigon, réalisé à distance depuis le Palais des Beaux-Arts.

LDV Le bureau Gigon & Guyer a démarré sur les chapeaux de roues en remportant en 1989 le concours pour le Musée Kirchner de Davos. Depuis, vous vous êtes occupés de plus de dix projets de musées, dont la transformation du Kunstmuseum de Bâle et le musée d’archéologie d’Osnabrück. Vous maîtrisez donc cette typologie, même si, en trente ans, elle a fortement évolué. Comment décririez-vous cette évolution ?

AG Depuis la création des premiers musées publics vers le milieu du 19e siècle, on constate une alternance entre deux conceptions très différentes quant à l’aspect que doit avoir un musée, au rôle qu’il doit jouer par rapport à ce qu’on y expose et au message qu’il doit véhiculer à ses visiteurs et à la ville. Les bâtiments discrets et réservés qui tendent plutôt à se mettre au service de la collection d’œuvres qu’ils hébergent alternent avec les musées qui veulent eux-mêmes « en mettre plein la vue » et attirer un maximum de visiteurs par leur faste et leur magnificence. Dès qu’on commence à se lasser d’un des deux types, l’autre repointe le bout de son nez. On pourrait croire que c’est propre aux musées du 21e siècle, mais cela fait près de 150 ans que cette alternance existe. C’est une constante de base dans la construction des musées.

Entre-temps, c’est surtout la nature de ce qu’on y expose qui a changé. Les modes d’expression des artistes se sont abondamment multipliés au cours du siècle dernier. Photo, cinéma et installations sont venus s’ajouter à la peinture, au dessin et à la sculpture. Le livre, lui aussi, occupe une place toujours plus grande. Toutes ces formes d’expression nécessitent des conditions différentes du point de vue de l’espace. Pour une œuvre telle qu’un tableau, une photo ou une sculpture, l’espace idéal se compose de murs et bénéficie par sa conception d’un éclairage discret et uniforme. La vidéo, quant à elle, requiert un espace tout à fait différent, plutôt obscurci. C’est l’éternel débat « black box contre white box », qui semblait si insurmontable à la fin du siècle dernier. Ce qui me semble essentiel dans tout cela, c’est que l’art ne doit pas se retrouver en lutte contre le bâtiment où il est exposé. J’estime important que le bâtiment puisse bien « intégrer » l’art et qu’on remette sans cesse en question la relation entre l’art et l’espace d’exposition.

Parfois, le musée est totalement superflu. Au milieu du siècle dernier, de plus en plus d’artistes sont sortis du carcan de l’architecture muséale en présentant des œuvres dans des lieux sans prétention ni histoire, ou avec une typologie totalement différente de celle d’un musée. Il ne s’agissait plus seulement de créer des espaces d’exposition alternatifs, mais surtout de créer une alternance entre architecture et art. Le bâtiment s’est mis à contribuer activement à l’avènement de l’œuvre d’art, et, dans des cas extrêmes, devenait lui-même l’œuvre – citons pour exemple l’œuvre de Gordon Matta-Clark. Cette interaction entre art et architecture se réalisait par contre grâce aux artistes et non grâce aux architectes. Je me souviens avec bonheur les Chambres d’Amis à Gand en 1986, où Jan Hoet avait rassemblé une cinquantaine d’artistes et de « familles d’accueil » pour créer et exposer des œuvres dans le cadre quotidien des habitations. On pouvait simplement aller sonner chez les gens pour aller admirer une œuvre ! Ce fut une étape importante dans la remise en question de l’espace muséal classique et de la découverte, voire de la mise en valeur du quotidien. Ce fut un concept d’exposition extrêmement radical de transformer un intérieur domestique banal en musée uniquement par la présence d’une œuvre et d’un public.

Souvent, les musées sont aussi un instrument qui contribue au développement d’une ville. D’après vous, quel rôle le musée du 21e siècle joue-t-il pour la ville ?

En 1992, alors que le Musée Kirchner de Davos venait d’être achevé, Frank Gehry a gagné le concours du Musée Guggenheim à Bilbao. Cinq ans plus tard, ce musée est devenu une icône de la manière d’associer l’art et l’architecture pour créer une sorte de pôle magnétique pour les visiteurs. Comme je l’ai dit précédemment, cette tendance existe depuis longtemps, mais à la fin du 20e siècle, on croyait fermement dans ce type de « marketing urbain rapide ». Plusieurs commanditaires nous ont alors demandé de créer un « musée-aimant ». Mais ce genre de choses ne se pilote pas uniquement par l’architecture. De nombreux autres éléments sont également déterminants comme, dans le cas de Bilbao, la collection Guggenheim, le budget, le programme, l’ensemble du plan urbanistique dans lequel le musée devait s’intégrer, etc. Un musée ne doit pas être un aimant.

Comment voyez-vous la relation au visiteur ? Qui est l’usager du musée d’aujourd’hui ?

 L’interaction participative avec le public ne cesse de gagner en importance. Le public doit pouvoir prendre part activement à l’expérience muséale, ce qui a lieu autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’espace classique du musée. Citons pour exemple la fontaine de Donald Judd à Winterthur, où, en été, les enfants se baignent. Je pense également à l’œuvre de l’artiste Pipilotti Rist qui, en collaboration avec l’architecte Carlos Martinez, a recouvert plusieurs rues, places et banques de Saint-Gall d’un tapis rouge en granulés de caoutchouc. Ce Stadtlounge (salon urbain) est ainsi devenu un espace public, muséal, participatif et très accessible.

Le visiteur n’est bien entendu pas le seul utilisateur ; l’artiste lui-même joue également un rôle prépondérant. Lors d’une conférence au Musée d’art de Bâle voici quelques années, l’artiste Rémy Zaugg avait été interrogé sur les besoins des artistes en ce qui concerne l’architecture d’exposition. « De grâce, mesdames et messieurs les architectes, avait-il déclaré, cessez de créer des bâtiments aussi exubérants ! Il ne nous faut rien d’autre que des murs, un sol et de la lumière. Le reste, on s’en charge nous-mêmes. » Pour moi, c’était un rappel à l’ordre. Depuis, nous accordons encore plus d’attention aux conditions à l’intérieur de nos musées. La lumière du jour est particulièrement importante pour nous. C’est la lumière la plus vivante, celle qu’on préfère entre toutes. Grâce à un système de toiture en sheds spécialement conçu par nos soins, nos salles d’exposition bénéficient d’un bel éclairage uniforme.

Comment votre bureau gère-t-il les conséquences de la pandémie de Covid-19 ? Que pensez-vous qu’on attende désormais de l’architecte en réaction à ces conséquences ?

La crise du coronavirus m’a beaucoup fait réfléchir. Les conséquences directes de l’épidémie, que ce soit pour l’espace ou l’économie, sont aujourd’hui très palpables, mais quand je regarde la situation plus globalement, je suis surtout inquiète. Pollution, réchauffement climatique, perturbation de la biodiversité sont autant d’éléments qui favorisent de telles pandémies. Notre société est bien trop dépendante de l’énergie fossile. Le secteur du bâtiment et ce que consomment les habitations représentent 40 % des émissions de CO2. Il me semble que la responsabilité de l’architecte consiste essentiellement à créer et construire de manière à réduire le plus possible ces émissions de CO2. Mais les architectes ne peuvent pas agir seuls. Nous avons besoin de maîtres d’ouvrage et de constructeurs qui tirent leur épingle du jeu, de lois de construction adaptées, de données claires, de calculs, de mesures et, en particulier, d’outils numériques simples d’utilisation qui permettent d’évaluer les émissions de CO2 du projet dès la phase de conception – du point de vue de la construction, de la durée de vie et du démantèlement. Ceci est important pour que nous ne succombions pas à un activisme bien intentionné, mais inefficace ou même nuisible. Avec mes étudiants de l’ETH de Zurich, j’ai consacré un semestre entier à étudier tous les paramètres possibles, tant pour la rénovation que pour la construction neuve, allant des coefficients d’isolation à la durée de vie du bâtiment. Les résultats ont été réunis dans une exposition collective à l’Akademie der Künste de Berlin, sous la houlette du commissaire Matthias Sauerbruch. J’espère que cela poussera davantage de gens à réfléchir et nous rapprochera un peu plus d’un monde où le climat sera mieux respecté.

Plus d’info sur la conférence du 19.10.2020

Coproduction : BOZAR, A+ Architecture in Belgium

Partenaire Structurel : FEBELCEM

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