Publié le 16.11.2022 | Texte: Lisa De Visscher

Le 22 novembre 2022, Bozar et A+ Architecture in Belgium invitent le bureau suisse Lütjens Padmanabhan à donner une conférence au Palais des Beaux-Arts. A+ s’est entretenu avec Oliver Lütjens sur la manière dont, par son travail, le bureau se positionne en temps de crise, en se demandant si la sufficiency peut apporter une réponse architecturale dans ce contexte.

A+ Cette conférence, inscrite dans notre agenda depuis trois ans, a dû être reportée de plus de deux ans à cause du Covid. Entre-temps, beaucoup de choses ont changé, à la fois dans le monde et dans votre pratique. Comment décririez-vous la manière dont cette dernière a évolué ?

Olivier Lütjens Thomas Padmanabhan et moi nous sommes rencontrés chez Diener & Diener Architekten, qui appartenaient à la génération de l’âge d’or des architectes suisses, dont font également partie Herzog & de Meuron ou Peter Zumthor et pour qui l’unité de la construction et l’expression formelle sont au cœur de la pratique. Lorsque Thomas et moi avons lancé notre bureau, il nous est rapidement apparu que le contexte socio-économique dans lequel nous allions construire ne permettait absolument plus cette approche. Une condition que nous avons immédiatement adoptée et qui est intégrée à l’ADN de notre travail. Dès le départ, nous avons commencé à travailler avec des constructions étagées, minces, où les matériaux écologiques et la construction éco-énergétique ont rapidement occupé une place croissante. Cette approche n’a fait que se renforcer ces dernières années. Jusque peu avant la crise du Covid, on nous contactait uniquement pour des constructions neuves. Maintenant qu’on se rend compte qu’il est possible d’économiser beaucoup d’énergie en réutilisant des bâtiments ou des structures, nous sommes ravis de pouvoir enfin aborder le chapitre de la reconversion. Intervenir dans le tissu existant – restructurer, ajouter, réparer, démolir de façon sélective – est une manière très différente de créer, et est très proche de ce que nous faisons déjà depuis plusieurs années.

Formuler une réponse à la demande de logements abordables est un autre thème qui nous tient particulièrement à cœur. À la suite d’un afflux de migrants et de la croissance démographique, la pression sur le marché du logement et la demande d’une densification accrue ont considérablement augmenté à Zurich et dans de grandes parties de la Suisse. Nous sommes constamment en train de chercher la limite inférieure du coût de construction par rapport à une qualité de vie maximale.

A+ Lecture by Lütjens Padmanabhan

Le 22 novembre 2022, A+ et Bozar invitent le bureau suisse Lütjens Padmanabhan à donner une conférence sur son œuvre au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

A+ Comment, dans votre travail, conciliez-vous reconversion, habitat payable et construction éco-énergétique ?

OL Pour commencer, il faut être conscient que tous les bâtiments ne sont pas réutilisables. Il existe à Zurich de nombreux bâtiments construits à prix très réduit dans l’entredeux-guerres, avec pour corollaire des édifices pas très stables, des murs et des sols minces ainsi que des ponts thermiques. Si on veut respecter les normes et réglementations actuelles, il n’y a pas grand-chose à entreprendre avec ces bâtiments. Par exemple, depuis le 1er septembre de cette année, les nouveaux bâtiments doivent être chauffés sans énergies fossiles, et il est obligatoire d’intégrer de l’énergie renouvelable dans les projets. Par ailleurs, face au besoin de densification, les immeubles de deux étages sont démolis pour être remplacés par d’autres, par exemple de sept étages. La réutilisation ne doit pas devenir un dogme. La reconversion exige de repenser la vision que nous portons sur notre patrimoine en tenant compte d’une question centrale : dans quelle mesure pouvons-nous et voulons-nous réutiliser des éléments existants ?

Pour un habitat abordable, la règle est simple: moins on investit, plus le loyer est bas. À Zurich, les coopératives de logement possèdent 30 % de la surface locative résidentielle. Ce sont donc elles qui ont la main sur ce genre de missions. Les architectes et étudiants en architecture ont déjà franchi le pas et changé de mentalité pour s’investir dans la réutilisation et la construction écologiquement payable et socialement consciente. Maintenant, c’est au tour des commanditaires d’opérer ce changement de paradigme. À mon sens, les choses évoluent un peu trop lentement. Pourtant, nous travaillons actuellement à une série de projets qui abordent ces questions. Dans une banlieue de Zurich, nous rénovons pour l’instant la façade d’un monument des années 1950 typiquement moderniste, orienté est-ouest. Un projet de 1,5 m de profondeur, 58 m de long et 25 m de haut. Nous ajoutons des panneaux solaires, de l’isolation et des protections solaires. De préférence en une seule opération. L’objectif est une conception minimale pour un effet maximal. Ce genre de projets nous ouvre les portes d’un tout nouvel univers.

A+ Quel rôle joue la technologie dans ce nouveau monde ?

OL La technologie joue un rôle important dans la mesure où, quand nous construisons, nous tentons le plus possible de nous en passer. Un des principaux labels énergétiques en Suisse ne s’obtient que lorsqu’on intègre une ventilation mécanique avec apport d’air préchauffé. Des études ont toutefois révélé que l’énergie grise requise pour produire ces installations est supérieure au gain énergétique qu’elles génèrent. Et dès qu’on ouvre une fenêtre, le système ne fonctionne plus. C’est pourquoi nous ne travaillons jamais avec ces labels. Depuis le début de notre carrière, nous avons fait le choix de solutions low tech, sans ventilation mécanique ni autres gadgets technologiques.

Un autre aspect de notre approche écologique est le concept de sufficiency. À quoi peut-on renoncer sans réduire la qualité de vie ? Au-delà de la consommation d’énergie, il s’agit aussi des matériaux, des techniques et des superficies à mettre potentiellement en location. Nous travaillons pour l’instant à « Zwhatt », un projet-pilote autour du concept de sufficiency, commandité par un fonds de pension qui souhaitait analyser la limite technologique inférieure de la construction. Le bâtiment est très simple : je pourrais vous le dessiner en deux minutes sur un coin de nappe, et pourtant, il s’est avéré que nous étions en train de concevoir une sorte de Formule 1 de la construction. Nous avons tenu compte d’absolument tout : pour le choix des matériaux, nous avons regardé combien d’entreprises pouvaient nous les fournir, étant donné que quand l’offre est plus étendue, le prix baisse. Nous avons regardé quelle grue convenait le mieux sur le chantier, chaque élément a été analysé, de même que la réaction en chaîne provoquée par l’impact de chaque matériau choisi. Pour finir, les fenêtres se sont révélées être les seuls éléments isolants de la façade. Nous avons opté pour des châssis en PVC qui, s’ils ne sont peut-être pas les plus écologiques, sont très performants et surtout, les moins chers. Au bout de deux ans d’étude en collaboration avec un entrepreneur général, le produit fini est là ! Mais en raison de l’inflation, tous les prix ont augmenté et nous nous retrouvons avec un sérieux dépassement du budget – nous ne sommes donc pas encore au bout du chemin.

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