Publié le 24.03.2022 | Texte: Leo Van Broeck, Michael Bianchi

Les lauréats des MIPIM Awards ont été révélés le 17 mars dernier à Cannes lors de la cérémonie de remise des prix. Le siège social de BNP Paribas Fortis, conçu par les bureaux d’architectes Baumschlager Eberle Architekten, Styfhals et Jaspers-Eyers Architects, reçoit le prix Best Office & Business Develoment. Ce projet a fait l’objet de deux chroniques, présentées dans A+294 Back to Brick.

POUR

Leo Van Broeck

Bruxelles-Central, un quartier en livrée rayée

Ces dernières années, depuis mon bureau dans la galerie Ravenstein, j’ai lentement vu le nouveau siège de BNP Paribas prendre forme. À mesure que le bâtiment poussait et que le mur de baraques de chantier disparaissait, cet intrigant bâtiment m’a intuitivement donné un sentiment de plus en plus positif. Quand A+ m’a demandé de lui consacrer une critique, je me suis dit que je devais remonter aux sources de cette intuition : reprendre les informations relatives au projet des promoteurs Baumschlager et Eberle, discuter avec Olivier Bastin qui, à l’époque, faisait partie du jury en qualité de Maître Architecte bruxellois, et me balader dans le quartier pour mieux observer le bâtiment…

Le maître de l’ouvrage souhaitait fermer plusieurs bureaux administratifs situés en périphérie urbaine et les concentrer à proximité de la gare ferroviaire – une bonne stratégie en termes de mobilité durable. Au départ, BNP Paribas envisageait ce projet comme une simple opération immobilière corporate à confier à ses architectes habituels, mais le Maître Architecte bruxellois et les autorités locales obligèrent le groupe à lancer un concours. Vu l’ampleur du programme et l’intérêt que suscitait le splendide intérieur conçu par Wabbes, élaborer un concours ne fut pas une sinécure. C’est pourquoi – bien que le bâtiment existant ne réponde plus vraiment aux nouvelles normes – le cahier des charges du concours autorisa à la fois à rénover et à construire du neuf. Une short-list de douze candidats fut retenue en concertation avec le maître de l’ouvrage, les pouvoirs publics et le Maître Architecte. Le concours se déroula en trois phases : par l’intermédiaire d’une esquisse d’idées transmise à six candidats, puis un projet d’esquisse plus élaboré envoyé à deux candidats, invités ensuite à remettre un projet de concours. Au-delà du maître de l’ouvrage et du maître d’œuvre, le jury comptait également parmi ses rangs l’expert Xaveer De Geyter ainsi que des représentants des services d’urbanisme de la Ville et de la Région.

Les mérites du projet gagnant sont nombreux. Il mise beaucoup sur l’articulation et l’intégration d’un vaste programme dans son environnement. Le projet de bâtiment permet au public de traverser l’îlot en journée par les zones intérieures. Longeant le trottoir, une colonnade couverte protège l’espace public. 1.000 m² de commerces de détail et 2.200 m² d’espace pour des institutions publiques sont prévus dans la plinthe active. Le bâtiment reprend le contour de l’îlot historique et intègre intelligemment la pente de la Montagne du Parc pour faire le lien entre le haut et le bas de la ville. L’aspect durabilité, lui aussi, fait véritablement carton plein. Les caves de l’ancien bâtiment sont recyclées pour le stockage du froid et de la chaleur, les nombreux panneaux solaires sont flanqués d’une toiture végétalisée de 5.500 m², et les cours intérieures et terrasses sont elles aussi complantées.

Mais le plus surprenant ne se révèle que lorsqu’on se promène dans le quartier. Les plus grands bâtiments des alentours sont eux aussi revêtus d’une livrée rayée du même acabit : la Banque nationale, le bâtiment de la gare Bruxelles–Central, la Bibliothèque de l’Albertine, les deux voisins de gauche de la galerie Ravenstein, et même la façade de Bozar. Les nouvelles lamelles verticales en béton préfabriqué blanc sont de noble facture. Toutes les lamelles sont différentes, et les angles grossièrement meulés laissent apparaître la granulosité vert-gris du marbre scandinave. Les corniches et la hauteur variable des façades reflètent les environs. La taille et la courbure du bâtiment Shell d’en face ont été reprises. Depuis la galerie Ravenstein, lorsqu’on regarde les escaliers menant au parc, on voit que le nouveau bâtiment reprend les arrondis et les hauteurs de Bozar. Le plus beau, c’est que toutes ces références restent subtiles et ne sombrent pas dans une ornementation mimétique ou historisante. Ce bâtiment contextuellement intelligent est également neuf et contemporain, sans complexes ni complexité. Alors que nos contrées sont par ailleurs contaminées par les façades historisantes en briques posées en zigzag et par les tourelles néoromantiques, comme il est rafraîchissant de redécouvrir une architecture qui ne s’enlise pas dans un maniérisme intello — et qui a même l’audace de concevoir un paysage en toiture aux allures de montagnes russes !

CONTRE

Michael Bianchi

More or Less Disconnected

Les précautions avec lesquelles BNP Paribas Fortis a mené ce projet dans un environnement particulièrement sensible ne font aucun doute. Elles apparaissent déjà dans les deux chroniques précédentes publiées à ce sujet dans A+. La première portait sur les alliances stratégiques que la banque avait nouées au moment de la réalisation et qui semblent avoir aidé à l’avancement administratif du dossier[i]. La seconde évoquait les attentions multiples dont ce bâtiment fait montre à l’égard de l’espace public, de sa conception jusque dans l’habillage et la gestion de son chantier[ii]. Ajoutons à cela une conception énergétique vertueuse certifiée par la labellisation BREEAM, l’intervention de Rotor pour la caution écoresponsable et une façade blanche irisée par des éclats verdoyants de « fuchsite de Norvège », dont il s’avère qu’elle a été « transportée par bateau en Belgique, afin de maintenir l’empreinte écologique la plus faible possible »[iii]. Hallelujah !

Avant de poursuivre, rappelons que, pour la banque, ce projet représente avant tout une opération d’optimisation foncière et une démonstration de puissance symbolique. L’architecture et ses atours séduisants opèrent ici comme une médiation de ces objectifs. N’oublions pas à quel récit nous participons lorsqu’on s’extasie devant l’intelligence de ce bâtiment sans rappeler à quoi il sert.

Sur le plan de la vertu écologique, il faut noter que BNP Paribas, la maison mère de la banque, est épinglée en France pour être la championne nationale en matière de financement des énergies fossiles. Ses apports à ce secteur s’élèvent actuellement à 40 milliards d’euros par an[iv]. On peut louer l’ingéniosité des concepteurs de ce bâtiment pour avoir divisé par six sa consommation énergétique par rapport à celui qu’il remplace, mais cette performance apparaît comme un gimmick au regard de l’écosystème dans lequel elle s’inscrit.

Pour ce qui est de la déférence vis-à-vis du patrimoine architectural et symbolique du Mont des Arts, l’argument principal de ce bâtiment est que son gabarit s’adapte souplement à la variation des hauteurs des architectures qui le côtoient, sans jamais les dominer. C’est négliger l’effet de masse global du volume tel qu’il prend place dans le tissu dense qui l’environne. De par son extension horizontale et son traitement unitaire, il est perçu comme une masse compacte, paradoxalement plus présente que l’ancien bâtiment. Celui-ci, malgré la dureté de son expression, offrait au moins un recul végétalisé du côté de la rue des Douze Apôtres. Aussi et surtout : le bâtiment semble totalement faire fi de la densité culturelle de son environnement architectural. Les hauteurs de corniches semblent être ici l’unique paramètre contextuel auquel le bâtiment réponde. Pour le reste, il développe une esthétique autoréférencée, sans attaches esthétiques, symboliques ou même conceptuelles à ce qui l’entoure ou ce qui le précède.

Quant à l’espace public, il est supposé pénétrer au cœur du bâtiment et exprimer ainsi le paradigme d’une banque qui souhaite « concrétiser les liens entre [elle] et la société »[v]. La banque en a d’ailleurs fait le credo principal du projet via le mot d’ordre « Connect & More ». Dans les faits, le jardin intérieur apparaît plus comme un simple dispositif d’accès au bâtiment que comme un réel espace public. Les imposantes grilles noires et les dispositifs sécuritaires qui marquent chaque entrée de ce jardin, de même que l’ensemble des façades, n’apparaissent pas vraiment comme des invitations à explorer le lieu.

Chargé de la mission de maintenir un programme encombrant au cœur de ce quartier hautement symbolique, ce projet surjoue d’effets de séduction. En matière d’élégance, il montre une sophistication qui confine au kitsch. En matière d’écologie, il s’étourdit dans le fétichisme technique. En matière d’esthétique, il reste aveugle à la charge culturelle du lieu. Et pour ce qui concerne la relation à l’espace public, elle est à l’image du reste : déconnectée.

[i] Gideon Boie « Welcome in Jaspers Town », newsletter A+ du 20/2/2018

[ii] Michael Bianchi, « Le banquier et les street artists », A+ n° 276

[iii] Architectura, “Exosquelette en béton unique pour le nouveau siège social de BNP Paribas Fortis

[iv] Source : savelifeonearth.eu

[v] www.montagneduparc-warandeberg.be

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