Publié le 18.06.2021 | Texte: Pieter T’Jonck

Lundi 14 juin, Joren Vermeersch a publié dans De Standaard une violente diatribe contre les bâtiments minimaliste d’architectes de renom qui bousillent nos villes et nos villages, allant même jusqu’à porter atteinte à notre particularité et à notre bonheur. Tout cela sous le regard approbateur d’« élites » telles que les facultés d’architecture et le Vlaams Bouwmeester. Un véritable modèle de malhonnêteté intellectuelle et de manipulation nuisible.

Joren Vermeersch se positionne en juriste, historien et auteur. C’est d’autant plus étonnant que sa philippique contre le « fonctionnalisme minimaliste », « qu’en Flandre on appelle également modernisme » (sic), regorge d’erreurs historiques. C’est ainsi que Joren Vermeersch situe les racines du mal dans les années soixante et septante. S’il avait consulté ne fût-ce qu’une seule rétrospective de l’architecture en Belgique et en Europe, il aurait appris que des voix de plus en plus nombreuses se sont élevées à l’époque parmi des architectes tels que bOb Van Reeth, premier Vlaamse Bouwmeester, contre la destruction aveugle des vieilles villes par la spéculation et les constructions neuves « sans âme ». Depuis, les « top-architectes » se sont éloignés du « fonctionnalisme ». Seuls les promoteurs – et les ignorants qui fraient dans leur sillage – utilisent encore avec désinvolture le terme « fonctionnel ».

Le projet flamand envoyé cette année à la Biennale de Venise – organisé par le Vlaams Architectuur Instituut – montre même avec ferveur que l’Architecture flamande carbure à la pluriformité et à la sensibilité au contexte et à l’histoire. Les bâtiments présentés – pour la plupart réalisés avec le concours du Vlaamse Bouwmeester – débordent, presqu’à l’excès, de ces « petits clins d’œil historico-culturels » et « éléments décoratifs » qu’exige Vermeersch.

En résumé : Vermeersch, ne pêchant pas par excès de connaissances, met sans distinction tout le monde dans le même sac, que ce soit Le Corbusier, Koolhaas ou le Designmuseum Gent, bien étonnés de se retrouver ensemble. Son errance va même encore plus loin. Pour lui, les « top-architectes », les « facultés d’architecture » et le Vlaamse Bouwmeester appartiennent tous à la grande catégorie fourre-tout de l’« élite ennemie du peuple ». J’avoue qu’ici, j’ai un peu de mal à suivre. Quelqu’un qui collectionne apparemment les diplômes et les fonctions et qui, toutes les deux semaines, a carte blanche dans un journal de qualité, n’appartient-il pas lui-même à l’élite ? Comment faut-il le comprendre précisément ? Existerait-il donc deux sortes d’élites ? Une bonne, bienveillante envers le peuple, et une mauvaise ? Pourquoi prétend-il qu’il peut arriver que lui-même, de temps en temps, apprécie l’architecture moderne ? Faut-il entendre par-là qu’il se « distingue » du peuple dont il se fait le chantre ? Tout cela est d’une grande opacité ! Sauf si on considère que c’est de la manipulation.

Il convient toutefois de se pencher sérieusement sur le texte de Vermeersch, parce qu’il est l’expression d’un sentiment largement répandu : la déception. « Année après année, le visage des villes et villages de Flandres, tel qu’on le connaissait, est touché par une architecture abstraite, déracinée, qui vide progressivement de sa substance ce qui fait la particularité de notre milieu de vie (…), de sorte qu’à la longue, nous en arrivons à être nous-mêmes déracinés. Parce que sans cette particularité, point de sentiment d’être chez soi ou de se sentir en sécurité. Et sans sécurité, point de bonheur (*) ». Un peu plus tôt, il déclare plus clairement, mais avec une nuance spécifique : « (les créations modernes) font s’évanouir le rêve et la magie (de l’ensemble historique) ».

Dans une intéressante conclusion d’Adrian Forty, le dernier numéro du magazine Oase intitulé « Ups-and-downs, histoires de réception dans l’architecture (*) » se penche sur ce phénomène. En faisant l’historique de ce sentiment, Adrian Forty arrive au surprenant constat que la déception, en tant qu’état, ne fait son apparition qu’au 19e siècle, c’est-à-dire aux temps modernes. Selon A. Forty, son apparition est liée à l’avènement du capitalisme, système économique qui prospère par la stimulation des besoins et des désirs. En effet, la déception est le sentiment qui naît lorsqu’un désir ou un besoin n’est pas satisfait. « Les fantasmagories et les illusions du capitalisme, la façon de tout envisager en termes de négociabilité relations humaines, émotions, temps libre –, créent un état permanent de déception qui n’est atténué que par les attentes générées par la poursuite de la consommation (*) ».

Si je cite Forty de manière aussi circonstanciée, c’est parce qu’il met le doigt sur un rapport spécifique à la ville historique. Celle-ci n’est plus le théâtre de négociations et potentiellement d’un combat qui contraignent les citoyens à adopter en permanence le point de vue de l’autre. Ils en sont quasi exclusivement réduits au domaine de la consommation. Le propre de la consommation, c’est qu’elle n’est pas liée à des besoins réels, et qu’elle a lieu sans tensions ni négociations. La consommation n’obéit qu’à une seule loi : le cycle infini des désirs et déceptions. C’est connu, le cœur a ses raisons que la raison ignore. Dans « De mythe van de straat » (Le mythe de la rue (*)), Bart Verschaffel écrivait à ce sujet : « On ne peut jamais demander au consommateur de donner une raison. C’est le ’je veux’ ou ’je ne veux pas’ (et en ordre subsidiaire, ’je veux pouvoir/vouloir’) qui décide, sans raison. Ce constat, loin d’être une tendance de gauche, est généralement répandu et constitue la base même du marketing.

Il place « la magie et le rêve » et la « particularité » de Vermeersch sous un autre jour. Soudain, on comprend ce qui le fâche : la ville, décor des désirs, est en rupture avec l’image qu’il s’en fait. Elle n’est plus son reflet : elle le contredit et l’entrave dans sa douillette « particularité rêvée ».

Commençons par souligner qu’en cela, il n’est pas particulièrement visionnaire. Au début du 19e siècle, les Gantois détestaient le nouvel Opéra signé an Louis Roelandt. Aujourd’hui, plus personne n’oserait même envisager démolir ce bâtiment « qui draine à lui toute l’attention », pour citer Vermeersch.

Quoi qu’il en soit, l’architecture est toujours une gêne, est toujours dans le chemin, constitue toujours un obstacle. C’est pourquoi elle est tellement sujette à des sentiments tels que la déception voire la colère aveugle.

Au-delà d’être historiquement douteuses et peu visionnaires, les récriminations de Vermeersch sont intrinsèquement malveillantes parce qu’il revendique que l’image qu’il a lui-même de la ville coïncide avec celle « des gens ». Dans notre société hyper diversifiée, c’est de la manipulation d’un homme blanc qui a peur, qui redoute que sa mainmise autoritaire sur son pays, ses préférences et ses modes de pensée ne soient plus l’alpha et l’oméga. Et c’est là que l’architecture devient un bouc émissaire tout désigné dans un monde qui, comme le dit Michel Houellebecq, est toujours « un marché et un combat », et pas l’univers rêvé de Disney.

Pourtant – et je le concède volontiers – Joren Vermeersch a raison sur un point. Au cours des cinq dernières décennies, on a construit toujours plus et toujours plus vite beaucoup trop de bâtiment de piètre qualité. Les « top-architectes » n’en représentent qu’une fraction infime, voire négligeable. Ce sont toutes ces autres constructions qui ont parfois totalement défiguré les villages et les villes. Pourquoi Vermeersch ne fulmine-t-il pas contre elles ?

La raison est évidente : cette junk architecture revêt des formes pittoresques telles qu’un presbytère : une imagerie qui fait tout pour ne pas déranger, afin que chacun puisse s’imaginer qu’il y fait bon vivre. On peut être d’un avis divergent tout en restant poli et courtois. « Personnellement, je préfère les tuiles en terre cuite ». Ces bâtiments ne veulent pas vous mettre « au pied du mur », mais entendent simplement plaire, dans une certaine mesure. Avec toutefois des châssis en provenance de Pologne, des tuiles d’Espagne, du bois du Brésil, des lambris en PVC signés 3M ou BASF.

À trop avaler d’édulcorant, on finit par avoir une indigestion ! Et, incroyable mais vrai : c’est précisément cette architecture qu’on retrouve partout, de San Francisco à Shanghai, en passant par Elversele, dans les lotissements, les villages et les centres commerciaux du monde entier. Qu’en est-il dès lors de la « particularité » – quand on compare ces lieux au Design Museum, qui n’aurait vraiment pas pu se trouver ailleurs qu’à l’endroit pour lequel il a été conçu ?

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