Publié le 10.03.2020 | Texte: Eloïse Perrillon

Le concours lancé par la fabrique d’église de Tournai et remporté par AHA + Elseline Bazin, nous rappelle qu’architecture et liturgie ont toujours été liés. Si ce qui touche au religieux constitue souvent le magnum opus d’un architecte, il faudra ici se contenter du mobilier.

On n’érige plus guère d’église, depuis l’époque de Vatican II (1962-1965). Mais la réforme liturgique qui accompagne cette dernière grande mise à jour a eu un impact sur la façon de concevoir les espaces intérieurs d’une église. Il faut dire qu’après l’avènement du baroque par le concile de Trente, et les siècles d’exubérance ornementale qui ont suivi, on soupçonne le fidèle de ne plus être très concentré. Purification et clarification du mobilier et de l’espace sont alors de mise, et doivent permettre une participation active des croyants aux rituels liturgiques.

Le concours pour le mobilier de la cathédrale Notre-Dame de Tournai s’inscrit dans ce changement de paradigme. La nef et le transept devront être unifiés par l’intervention. À la chaire de vérité on préférera l’ambon, au confessionnal l’« espace de la réconciliation et de l’écoute ». Moins culpabilisant. Si ces dispositifs existent déjà de manière disparate dans la cathédrale, il s’agit de repenser un ensemble cohérent et pérenne. Le commanditaire affiche par ailleurs la volonté d’inscrire dans un édifice sacré une œuvre contemporaine unique, issue d’un travail commun entre architectes, artistes et artisans. Et d’ainsi perpétuer la vocation de l’église comme lieu d’art pour tous, croyants ou badauds.

C’est donc dans ce chef-d’œuvre du gothique scaldien (propre à la région de Tournai), que trois équipes pluridisciplinaires ont proposé une couche contemporaine au mille-feuille de la cathédrale. Fascination pour la forme pure, marbre de Carrare et couleurs pop, la tentation fut grande ! Car aucune galerie d’art ne peut rivaliser avec un tel écrin, pour une Maniera à la sauce catholique.

Le projet porté par le bureau AHA et Elseline Bazin échappe à cet écueil, en s’appuyant sur l’expérience de Caruso St John à St Gallen, pour tisser des liens subtils entre le projet et son cadre symbolique et historique. En partant de l’architectonique de la cathédrale et sa particularité d’abriter à la fois une nef romane et un chœur gothique, les architectes élisent l’octogone comme forme unificatrice. Situé à la jonction entre ces deux ensembles stylistiques, le nouveau podium octogonal sur lequel repose l’autel est à la fois le carré dont on aurait adouci les angles, à l’image de l’atmosphère enveloppante du roman, et en même temps le cercle dramatisé qui fait écho au chœur gothique de la cathédrale. Le carré et le cercle – la terre et le ciel, en langage sacré –, synthétisés dans l’octogone, traduisent par ailleurs le passage du monde matériel au monde spirituel. Le nouveau baptistère à l’entrée et l’espace de la réconciliation sur le côté répondent de cette même forme polygonale.

Le nouvel aménagement de la cathédrale se concentre donc autour du podium monolithique en pierre bleue, pareil au rocher sur lequel le diocèse est appuyé. Sur sa surface, le studio de design graphique Otamendi imagine un motif kaléidoscopique, formé de triangles gravés dans la pierre, qui identifie l’intervention et évoque, à qui veut bien le voir, la Sainte Trinité ou les cinq célèbres clochers de la cathédrale, fiertés des Tournaisiens. Symbolisme cultuel et identification culturelle, le projet joue sur les deux tableaux. Car si l’architecture de la cathédrale invoque le registre du sublime, ses dimensions obsolètes posent la question de son appropriation quotidienne. Par sa position et sa particularité d’être non orienté, l’octogone, propice aux rassemblements en petit comité sur son pourtour, tente de réintroduire une échelle humaine dans ce mastodonte de pierre. De manière générale, la proposition a pour ambition de développer un mobilier pérenne mais suffisamment flexible pour accueillir une variété d’évènements culturels, religieux ou non.

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Nous vous invitons à écouter les interviews d’Aurélie Hachez, Elseline Bazin et Manuela Dechamps Otamendi dans l’émission Façons de voir diffusée le jeudi 5 mars sur La Première dans Par Ouï dire .

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