Publié le 23.04.2020 | Texte: Stefan Devoldere

Qui dit centre de résidence et de soins, pense immédiatement à des bâtiments mornes où des gens inconsolables attendent simplement que passe l’hiver de la vie. Ce n’est pas du tout le cas au complexe des Drie Platanen à Ostende, conçu par Bovenbouw Architectuur. Bienvenue dans un lieu d’exception qui s’inscrit néanmoins dans le tissu social de l’ensemble du quartier !

L’homme au bouledogue a un petit quart d’heure de retard ce matin. À pas pressés, il s’engouffre dans le Nieuwe Koerswijk, sans prendre le temps de jeter un œil par la fenêtre de la cuisine pour voir ce qu’il y a au menu, comme il le fait d’habitude. À huit heures tapantes, les petits voisins passent sous les fenêtres du living, direction l’école et les polders. Une demi-heure plus tard, la coiffeuse descend du bus et entre dans le bâtiment. Elle sera bien à l’heure au rendez-vous chez son client. Tiens, on dirait que les choux ont bien poussé dans le potager ? Le petit champ d’à côté a été bien ratissé par les enfants qui, demain, iront chacun planter leurs légumes avec Papy. En bas, sur la petite terrasse, depuis environ dix heures, la dame aux cheveux mauves est en train de s’assoupir, sudoku sur les genoux. De l’autre côté de la cuisine, ils viennent de commencer à préparer la soupe… aux tomates, dirait-on ? Tout à l’heure, on ira jouer aux cartes à la cafétéria avec des amis du quartier, autour d’une vraie bière – pas de la bière de table comme ici. La mer a une belle couleur bleue aujourd’hui. Les platanes se portent à merveille. On s’en occupe bien depuis qu’ils ont été replantés dans le jardin arrière.

Promenade architecturale

Les centres de résidence et de soins sont souvent des lieux mornes où l’uniformité et l’efficacité constituent la base d’une impitoyable routine. Pas aux Drie Platanen. Ce centre de résidence, de soins et de services conçu par Bovenbouw Architectuur a été doté d’une structure claire et fonctionnelle qui, dans un endroit bien choisi, est pleine de surprises et de choses à vivre. Le séjour en demi-cercle donne sur une grande terrasse avec vue sur le parc situé à l’arrière. Depuis le havre de paix du salon en velours, on peut voir un petit bout de mer. La cour intérieure est ornée de mosaïques de l’artiste Leon Vranken. À l’intérieur, le couloir côté rue entame un long et lent virage tandis que des fenêtres rondes sont disposées telles des judas à chaque angle du bâtiment. La cuisine, quant à elle, bénéficie d’une vue royale sur la rue. La machinerie du centre disparaît derrière une série de tableaux particuliers, soigneusement mis en scène par l’architecture. En résulte un bâtiment de caractère assez rare dans le secteur des soins, qui opte généralement pour la grisaille et les solutions architecturales génériques.

Les habitants des Drie Platanen, dont l’âge moyen est de 86 ans, ne quittent que rarement le bâtiment. Le projet investit donc essentiellement dans la richesse et la diversité de ce qui se vit à l’intérieur. Une centaine de chambres sont disposées sur trois étages autour d’une vaste cour intérieure. Une coursive traversante se trouve au cœur de chaque étage. Elle se compose de segments spécifiques ayant chacun sa particularité du point de vue de la forme ou du récit : un couloir intérieur avec une perspective brisée et un salon avec vue sur la cour, un long couloir cintré côté rue offrant un généreux panorama sur la ville, un couloir richement vitré donnant sur les mosaïques chatoyantes, une série d’espaces de vie se fondant l’un dans l’autre côté jardin. Le bâtiment ménage des moments de familiarité dans le quotidien des habitants. La logique des soins sous-tend en permanence l’ensemble : les patients atteints de démence, par exemple, ne supportent pas les culs-de-sac, mais en transformant le plan à certains endroits en espaces spéciaux, la rationalité est reléguée à l’arrière-plan.

Un contexte de références

Comme source d’inspiration, les architectes renvoient à la Villa Snellman de Gunnar Asplund : une imposante maison de maître à l’allure un peu neutre, aménagée de manière surprenante, où les éléments sont subtilement glissés ou fermés, et où soudain, une pièce ovale surgit à l’étage. Outre le plan, la finition intérieure, par des choix inattendus, crée elle aussi des moments à part. Elle rend la dimension humaine tangible dans le bâtiment. Les planchers et les portes en chêne procurent un sentiment de robustesse et inspirent confiance. Une large palette de couleurs rompt la monotonie de la succession de portes et permet d’identifier facilement chaque chambre. Les murs des espaces partagés sont tendus de feutre, tandis que le mobilier se décline dans toutes les variantes possibles d’un catalogue standard. C’est une ode secrète à l’espace de vie de la Villa Müller, icône architecturale de l’intimité pour laquelle Adolf Loos avait personnellement sélectionné dix chaises et fauteuils différents. Les références insolites se mêlent aux canons de l’architecture dans une tentative de créer un habitat le plus convivial possible, sans pour autant sombrer dans le pastiche.

Côté extérieur, le bâtiment possède toute la robustesse compacte imposée par la lourdeur du programme, bien que son apparence fasse toutefois l’objet de nuances subtiles. Les baies vitrées, par exemple, comportent des aplats de couleur vernis qui mettent en valeur leur multiplicité, tandis qu’une palette de teintes douces donne une touche maritime au bâtiment – dunes, oyats, parasols… Le long de cette voie classique de pénétration en ville où le sens de l’espace urbain s’est progressivement érodé, le contexte n’offre que peu de prise. Pour cela, les architectes puisent dans de puissantes citations issues de leur propre discipline – de la Neue Staatsgalerie de Stirling et du Museum Abteiberg de Hollein jusqu’à la Bank of England de Soane – ainsi que dans un geste cohérent qui contribue à façonner l’espace usuel de la ville. Le site des Drie Platanen est en effet une pièce de puzzle importante dans les plans du Groen Lint, un parcours cyclable autour d’Ostende qui relie entre eux divers paysages et qui structure les zones à l’arrière de la ville. Le commanditaire des Drie Platanen, l’ASBL Sint Monica, s’est joint à cet élargissement de la ville en ajoutant sa parcelle au contenu d’un master plan pour la zone située à l’arrière, le parc De Nieuwe Koers.

Ce master plan comprend à la fois le centre de résidence et de soins et un parc avec de petits jardins ouvriers, une pelouse pouvant accueillir des événements et un nouvel observatoire. C’était une des missions du Meesterproef organisé en 2014 par la ville et le Vlaamse Bouwmeester. Catherine Pyck, lauréate de cette épreuve, a prévu sur le terrain situé à l’arrière un paysage de prairie naturelle tondue de manière sporadique pour accueillir des événements. Entre ce paysage sauvage et le bâtiment se trouve une grille claire de petits jardins ouvriers, complétée par de modestes parkings. La piste cyclable, tel un fil rouge, se déroule à travers la séquence d’espaces verts dont le centre de résidence et de soins forme le visage urbain le long de la chaussée, comme une grande maison dotée d’un jardin arrière démesuré permettant de faire d’agréables balades à vélo.

Un patchwork d’espaces publics intérieurs et extérieurs

Les architectes de Bovenbouw – sélectionnés via une procédure d’Open Oproep – ont immédiatement récupéré les intentions du master plan et fait du passage public le cœur de leur projet. Alors que dans les étages du haut, c’est le côté domestique qui domine, le rez-de-chaussée offre inconditionnellement de la place à la communauté, tant des habitants que du voisinage. Comme au centre d’un village, une série d’intérieurs plus ou moins publics se mêlent à l’extérieur : un atelier (la grande cuisine), une chapelle ou espace de silence, un café, une « rue commerçante » et une « salle paroissiale polyvalente » sont accessibles à partir d’un hall d’entrée central et de la petite place de la cour intérieure. Telle une série de maisons mitoyennes, cinq habitations assistées avec terrasse donnant sur le jardin, avec chacune leur propre accès partagé, se relient à la rue. La piste cyclable vers le Groen Lint passe par la place et traverse le bâtiment.

Côté rue, la façade amorce un mouvement vers l’intérieur qui invite à la pénétrer, créant ainsi un espace pour l’arrêt de bus qui a été déplacé de quelques mètres. Depuis la chaussée, la façade surélevée dégage la vue sur le parc situé à l’arrière. Une perspective qui transcende le lieu qu’elle charge d’écoliers à vélo, de voisins en promenade et de touristes d’un jour. Le seuil d’accès au bâtiment lui-même est maintenu intentionnellement bas par une programmation tournée vers le quartier. Du hall d’entrée, on atteint une série de petits bureaux loués à des prestataires de soins et de services sociaux tels qu’un ergothérapeute, un cabinet médical, un salon de coiffure et une société de titres-services. Un petit patio également utilisé par les riverains et les usagers du Groen Lint permet d’accéder au restaurant qui donne sur les jardinets. 

L’intégration parfaite du bâtiment dans l’espace public du parc montre comment les décideurs et les particuliers peuvent construire ensemble la ville, et comment les différents besoins et ambitions peuvent être réunis dans un seul et unique espace. Les jardinets qui animent le centre de résidence et de soins constituent également une plus-value pour le voisinage. La piste cyclable, qui offre de la détente pendant le week-end, crée par ailleurs une liaison importante dans la routine quotidienne. À l’occasion de ce glissement entre les espaces public et privé, trois platanes de 80 ans ont été déplacés de la rue vers le jardin à l’arrière du bâtiment, cent mètres plus loin. Un geste spectaculaire qui a par ailleurs également donné son nouveau nom au bâtiment. Les platanes vont bien, tout comme les nouveaux habitants. Ils symbolisent ce nouveau lieu sur la carte mentale des Ostendais, où un maître de l’ouvrage inspiré, lauréat du prix Wivina Demeester 2019, récompensant la maîtrise d’ouvrage d’excellence, contribue au tissu social d’un quartier et s’est révélé être un maillon essentiel dans les ambitions spatiales de la ville.

En collaboration avec

Architect Bovenbouw Architectuur
Website bovenbouw.be
Official project name De Drie Platanen
Location Ostend, Belgium

Programme 98 rooms for elderly people, 5 service flats, cafeteria, service centre
Procedure Competition (Open Call OO2704)
Client Sint-Monica
Lead contractor BAM

Landscape architect Landinzicht
Public realm Mahieu
Structural engineering Establis
Services engineering Ingenium
Building physics RaCo
Completion February 2019

Total floor area 7,800 m2
Budget € 11,600,000 (excl. VAT and fees)
Products / suppliers Reynaers (windows), Wienerberger (façade brick), Renson (awning), Bomarbre/Stone (marble mosaic floors), Idealfelt (felt wall covering)

A+283 Care

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