Publié le 21.10.2021 | Texte: Pieter T’Jonck

À la fin des années 1980, Pierre Mauroy, maire de Lille et par ailleurs poids lourd de la politique nationale française, lance pour sa ville une grande opération de rénovation qui aura un énorme retentissement dans le monde entier. Valéry Didelon analyse le débat qui s’ensuivit dans « La déconstruction de la ville Européenne : Euralille 1988-1995 ».

Comme Lille déclinait à vue d’œil depuis la fin des années 1960 à la suite de la disparition de l’industrie, Euralille arrivait à point nommé. La nouvelle gare TGV, en reliant la ville au réseau des grandes métropoles européennes, devait créer des opportunités d’emploi. À plusieurs égards, ce projet était et est toujours unique en son genre. Il fut, par exemple, un des premiers partenariats public-privé. Autre élément inhabituel : la nouvelle gare TGV venait s’implanter à proximité de l’ancienne gare de Lille. Mais elle était avant tout inhabituelle par la manière innovante et peu orthodoxe de lui donner forme.

Le défi consistait à transformer un gigantesque « terrain vague » sillonné de rails et d’axes routiers en un nouveau quartier attrayant, mêlant habitat, travail et loisirs – le tout en respectant une enveloppe budgétaire minime. À titre d’exemple, pour le Palais de Congrès construit sur le site d’après un projet d’OMA/Rem Koolhaas, le prix avoisinait les 1200 €/m² (converti en valeur actuelle). Oserions-nous dire : des clopinettes ?

À l’époque, Rem Koolhaas s’est vu confier le projet urbanistique parce qu’il était parvenu à convaincre la ville – et en particulier son maire et le gestionnaire de projet Jean-Paul Baïetto – par son enthousiasme pour une forme d’urbanisme qui « surferait » sur les forces présentes sur le terrain.  Ce faisant, OMA adoptait une approche totalement opposée aux idées reçues qui circulaient alors sur les projets d’urbanisme et de rénovation urbaine.

En effet, OMA n’a jamais présenté d’image finale du quartier, pour qu’elle puisse être complétée progressivement. Le projet se concentrait sur le montage de programmes d’une telle densité qu’ils devaient presque automatiquement se traduire par une sorte de congestion, et donc d’animation. Pour présenter les idées qui évoluaient rapidement sur ce sujet, OMA a donc produit un flux continu d’esquisses parfois un peu naïves, mais toujours très inspirées et éclairantes.

OMA a été la cible de critiques abondantes. On lui a par exemple reproché d’être à la solde du capitalisme et de créer un « non-lieu » invivable. Le Grand Palais était considéré comme laid et minable. De nombreuses personnes – et non des moindres – lui ont toutefois apporté leur soutien pour la vision innovante de l’urbanisme qu’il introduisait dans la pratique.

Trente ans plus tard, Valéry Didelon s’est replongé dans les archives pour reconstituer les événements de l’époque. Non content d’étudier le projet en lui-même, l’auteur analyse également la manière dont il a été perçu et compris, et l’influence qu’il a ensuite eue dans le débat sur l’architecture et l’urbanisme en France, en Europe et même au-delà. Valéry Didelon aborde ce sujet intelligemment en axant son étude sur les trois protagonistes de l’histoire : Rem Koolhaas, évidemment, mais aussi le maire Pierre Mauroy et Jean-Pierre Baïetto, cheville ouvrière du projet. Par son approche, il révèle le rôle déterminant des deux derniers cités. Dans l’interview qui clôture l’ouvrage, Rem Koolhaas lui-même le reconnaît sans réserve.

Ce livre est donc un must pour quiconque souhaite en savoir plus sur l’évolution du débat consacré à l’urbanisme à la fin du 20e siècle.

« La Déconstruction de la ville européenne : Euralille 1988-1995 » / Valéry Didelon, Éditions de la Villette, juin 2021, 1 Vol. (160 p.), Collection « Théorie & Critique », ISBN 978-2-37556-034-1 Prix conseillé 25 €.

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