Édito

Pieter T'Jonck - Hoofdredacteur

Dans un texte que l’on cite fréquemment, le philosophe allemand Walter Benjamin fait cette réflexion à la vision d’une toile de Paul Klee : « Le tableau représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte et ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous voyons une série d’évènements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe qui sans répit accumule ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. L’ange voudrait rester, ramener les morts à la vie et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête, c’est ce que nous appelons le progrès. »

Benjamin a écrit ce texte à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Il vivait dans un monde déchiré, le rêve moderne du progrès vacillait. Mais sans doute que pour nombre d’entre nous, le mot ruines présente également une consonance terriblement actuelle. Notre monde ne ressemble-t-il pas de plus en plus aux ruines qui forment le décor de Mad Max ? Comment avons-nous pu en arriver là ? … Après la Seconde Guerre mondiale, les propos prophétiques de Benjamin sont rapidement tombés dans l’oubli : le progrès débridé allait inéluctablement de l’avant, sans que personne ne réfléchisse à ses conséquences. Ce n’est qu’une trentaine d’années plus tard, peu après 1970, que de petits cercles ont douté pour la première fois de cet impitoyable progrès. L’ère de la deuxième modernité, la modernité réflexive, était advenue : il fallait faire table rase d’un bon nombre de vérités – de presque toutes, en réalité. Le pessimisme et le doute sont devenus notre credo, alimentés par les nouvelles alarmantes sur l’environnement, le climat, la politique, l’économie qui nous parviennent à un rythme effarant (ce credo est, aussi étrange que cela puisse paraître, à l’origine de l’effilochement de la société telle que nous l’avons connue après la Deuxième Guerre mondiale).

Un nombre croissant de gens partagent le sentiment qu’il faut changer de cap, qu’il nous faut – dans un premier temps – balayer l’héritage du 20e siècle. Faire autrement et mieux, mais sans espoir ou désir de progrès. Si nous arrivons à tenir le coup, nous sommes – peut-être – dans le bon. Ce numéro, et par extension cette année d’A+, se consacrent à ce thème. Nous résumerons cela en un seul et unique préfixe : « RE« . Dans ce numéro : Recycler/Réhabiliter. Mettre de l’ordre, ranger, réaffecter, redonner sens à un environnement bâti qui se trouve au bord de la catastrophe, mais qui n’en continue pas moins de fonctionner. Tout n’est pas pour autant qu’affliction et misère : des gens continuent, incorrigibles optimistes qu’ils sont, à chercher des solutions à des problèmes qui paraissent inévitables. Ce qui est au moins aussi passionnant à observer.

Nous changeons de cap, nous aussi, non seulement avec un nouveau graphisme mais surtout avec plus de projets, plus d’attention pour les architectes remarquables et leurs pensées, avec des thèmes auxquels ils contribuent eux-mêmes à travers des essais et des études, avec un complément photographique autour de ces thèmes, et bien d’autres choses. Chaque A+ devient un petit livre, un bel objet à chérir. Nous vous adressons d’ores et déjà nos meilleurs vœux pour 2016. Puisse le monde attendre encore un peu avant de disparaître.

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Sommaire

Product News
Le 25 février s’ouvrent les portes de Batibouw. Faites votre échauffement avec A+.

In the Picture
Un monument Pieter T’Jonck
ADAM : Art & Design Atomium Museum Jean-Sébastien de Harven
Fonctionnement thérapeutique Bart Decroos
Jamais à l’étroit Pieter T’Jonck
Confusion d’échelle Pieter T’Jonck

Fondements
Edito Pieter T’Jonck
Plaidoyer pour la non-construction Dimitri Minten et Tim Vekemans
Logique de la matière Maarten Gielen et Michaël Ghyoot
Histoires de lotissements Oswald Devisch et Barbara Roosen
Métamorphouse Lisa De Visscher
Essai photographique Laura Van Severen
A la recherche de solutions réalistes Alain Richard
Rénover ou recommencer ? Tinne Quirijnen et Joep Roggen
Un formidable pari Pieter T’Jonck

Zoom In
Réhabiliter une cathédrale Géraldine Michat

Guests
Cellule architecture. Cœur de crèche Fabienne Courtejoie
Team Vlaams Bouwmeester. Re: Reyerslaan Bart Verschaffel

Zoom Out
ACTUEL
Albert Bontridder (1921-2015) Une architecture qui chante Johan Wambacq
CONFÉRENCES
TVK. Parkway & évolution Cécile Vandernoot
Conférences Across Antwerpen: SNCDA, a practice. Antoine Wang
Conférences Across Liège: Trans, B-ild Thomas Martin
Conférences Stad en Architectuur Données et design Thomas Martin
LIVRES
Du journal à la banque Bram Denkens
Saute ma ville, Bruxelles après 1968 Charlotte Lheureux

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