Édito

Pieter T'Jonck - Rédacteur en chef

Aujourd’hui la question patrimoniale tient souvent de l’obstacle. S’il y a un demi-siècle, on rasait sans états d’âme des quartiers entiers, aujourd’hui, la démolition d’un bâtiment, même quelconque, est actuellement une question délicate dès qu’il a plus de 50 ans. Un énorme souci de préservation balaie le pays. Bien qu’il soit sélectif : les anciens sites industriels ou habitations sociales ne peuvent pas autant tabler sur l’amour du public que les riches demeures bourgeoises.

Ce désir de conservation est curieux. La sphère publique a en effet abandonné depuis longtemps les places et les monuments ; elle a glissé vers l’hyperactualité nerveuse des médias. C’est là que ça se passe. Le rythme lent d’antan, lorsque le bâti cadrait encore l’espace public, est révolu. Pourtant, les gens accordent de plus en plus d’importance aux édifices anciens, même s’ils n’ont qu’une vague connaissance de leur signification historique. Celle-ci importe peut-être moins que la résistance primitive mais oh combien humaine à la disparition des lieux de nos souvenirs les plus chers. Ce sentiment, il convient de le prendre au sérieux.

Non à la bigoterie de l’histoire de l’art, qui voudrait conserver la moindre petite pierre pour placer le monde sous cloche. La mission officielle de la conservation du patrimoine ne peut justifier une résistance irraisonnée à la réinterprétation et au changement. Jusqu’au 18e siècle, on adaptait sans aucune gêne les monuments et les villes à des besoins fluctuants. Pourquoi ne pourrions-nous plus faire de même ? Parce que nous sentons que tout ce que nous touchons, nous les modernes, est affecté par une terrible Furie des Verschwindens ? Autrement dit : le temps est venu d’une théorie approfondie de la conservation du patrimoine. Les discussions byzantines, sur un enduit ou un pigment de ci de là, doivent céder la place à la question du comment et du pourquoi conserver et des moyens que nous voulons mettre en œuvre pour ce faire. C’est une question publique et donc politique. PAS de place à l’hypocrisie. Beaucoup de restaurations superbes s’avèrent des rénovations dures, soigneusement dissimulées, qui ne préservent quasi rien de l’atmosphère du bâtiment. Alors que d’autres interventions irrespectueuses, réalisées parfois avec peu de moyens, y parviennent. Il faut y réfléchir. Dans le respect de ce qui existe, cela va de soi. C’est un enjeu architectural en vue de quoi les foutaises comptables historico-artistiques sont hors sujet. Une construction est une chose vivante : elle voit le jour à un moment donné sans être forcément achevée à ce moment-là.

Le patrimoine risque sinon de devenir une victime. Cela n’a rien de fictif dans le cas du double Open Oproep pour la rénovation de la piscine d’Ostende, construite il y a 40 ans par Paul Felix. Paul Vermeulen narre l’histoire du triste échec de ce concours dans ce numéro. Les apothicaires du patrimoine ont tenu tellement longtemps leur position qu’on a fini par conclure qu’il valait mieux se défaire de la piscine. Après quoi, les mêmes ont détalé comme des lapins. Il faut pourtant être aveugle pour ignorer que le bâtiment n’est qu’une variante, et pas forcément la plus idéale, de ce que Felix avait en tête. L’ironie du sort veut que Paul Felix soit l’architecte par excellence qui, à l’instar de Robert Musil, possédait davantage le sens des possibilités que celui des réalités. Avec ce projet, il s’est fait avoir par la réalité. Il aurait lui-même sans doute été ravi d’une meilleure variante de son idée.

Cette histoire peut exemplifier nombre d’autres, où une politique rigide du patrimoine reste aveugle au potentiel de l’architecture, en tant que cadre de la réalité, d’agir sur l’imaginaire. C’est pourquoi la protection du patrimoine doit explorer, avec un respect évident, les potentialités de l’existant. Sous forme d’un dialogue ouvert et non d’un calcul névrotique de détails. Nous avons besoin d’une théorie qui nous permette de danser avec l’histoire, et non d’une théorie de la vérité, encore moins si celle-ci reflète les délires du moment et est donc affectée par cette même modernité à laquelle s’opposent âprement les protecteurs du patrimoine. Tout vaut mieux qu’une admiration béate face à un cadavre dont plus personne ne saisit l’origine. Les bâtiments doivent vivre. Rem Koolhaas a abordé cette problématique de manière convaincante en 2010. Nous poursuivons le travail.

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Sommaire

Product News
Salle de bains, cuisine et visite de Batibouw : produits épinglés

In the Picture
Le revival de la yourte Thomas J. Martin
Beauté intérieure Thomas J. Martin
À propos de la fantaisie, de la réalité et de l’importance David Peleman
Technique du Storytelling Pauline Fockedey

Fondements
Edito Pieter T’Jonck
Chronocaos Rem Koolhaas
Paradoxes de la ‘patrimonialisation’ Rudi Laermans
Affect et réaffectation. Les ruines selon un historien mélancolique Vlad Ionescu
Arrêt sur image Antoine Wang
L’urgence de ne rien faire Raymond Balau et Maurizio Cohen
Les oubliettes du Patrimoine Pieter T’Jonck
UHasselt. ‘Adaptive reuse’, une alternative Pieter T’Jonck
Patrimoine et restauration. DOCOMOMO Véronique Boone, Maurizio Cohen, Pablo Lhoas, Michel Provost
Essai photographique Tom Callemin
A propos de conservation Interview Bernard Tschumi par Céline Bodart

Zoom In
L’oeuvre archivale de Robbrecht & Daem Raymond Balau

Guests
Team Vlaams Bouwmeester. À trop charger la barque… Paul Vermeulen
Cellule architecture/bMa Bruxelles. Une densification nuancée Laurent Vermeersch

Zoom Out
ACTUEL
Le MIPIM à Cannes Pieter T’Jonck
EXPO
Lieu et devenirs Georges-Eric Lantair
Des choix affûtés Pieter T’Jonck

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