Édito

Pieter T'Jonck - Rédacteur en chef

Au moment de boucler ce numéro, on ignore ce qu’il adviendra du Brexit mais on sait que le soutien à l’UE vacille parmi ses citoyens. Pourtant, Europa, le nouveau siège du Conseil de l’Europe, est sur le point d’être achevé. Ce projet de Philippe Samyn est une lueur sur la mer morne des bureaux du Quartier européen à Bruxelles. En 2009, tout devait pourtant changer grâce à un concours. Il n’y a cependant pas grand-chose à remarquer sur place de nos jours, de la belle planche de Christian de Portzamparc. Rien n’a certainement pu empêcher la construction de The One ou Realex. Même le Maître-architecte, Kristiaan Borret, trouve ces deux tours franchement décevantes. Le plan élaboré par XDGA pour Schuman a lui aussi entretemps été avorté, faute d’encadrement et d’argent. Le futur Musée de l’Europe ne parvient pas non plus à communiquer clairement ses ambitions, ni même sa date d’inauguration. Ce n’est pas du joli.

Le Quartier européen est une bouillie sans goût parce que, malgré son appétit légendaire en bureaux, l’UE n’investit pas elle-même. Elle loue des bureaux de promoteurs. Tout ce qui intéresse l’Union, en tant que locataire, c’est la sécurité, la fonctionnalité et le prix, ce qui se reflète dans des faisceaux d’exigence gros comme le poing. Dans ce numéro, Marie-Françoise Plissart enregistre minutieusement tant la banalité ostentatoire, que les dégâts occasionnés par 60 ans d’Europe à Bruxelles. Dans une récente édition du magazine Erfgoed Brussel, Sven Sterken explique comment le Roi et l’État ont activement soutenu le marchandage qui a eu un impact catastrophique sur le quartier et la ville. Mais à Bruxelles, tout le monde, pouvoirs publics en tête, fait semblant de rien.

Les lacunes de l’architecture physique de l’UE reflètent celles de son architecture institutionnelle. L’UE voulait instaurer la paix par la collaboration économique. Celle-ci devait aboutir d’elle-même à une convergence universelle des valeurs. La réalité s’est avérée fort différente. Les intérêts nationaux entrent trop souvent en jeu. La solidarité réelle est difficile à trouver et pas ancrée dans la loi. C’était le talon d’Achille de l’UE et de l’euro, cette dernière décennie. Ainsi, l’ensemble du système s’effondra presque, en 2008. Cela devrait aujourd’hui encourager la réflexion et la consultation mais rien n’est moins vrai. Alors que la protestation gronde à l’intérieur et à l’extérieur du Parlement, la fonction publique européenne rame, retranchée dans ses boîtes banales en verre réfléchissant, persévérant pour le reste, sur une nouvelle réglementation de coupe budgétaire néolibérale, au goût de l’époque.

Ou bien, la bonne façon de faire, ou non, importe peu. Le problème est que ce développement semble échapper à tout contrôle démocratique, comme les préaccords du TTIP exposés au grand jour l’ont prouvé récemment. L’insatisfaction profonde en résultant empêche la construction d’une identité culturelle européenne. Entretemps, chaque Européen mange le même yogourt, certifié et contrôlé, mais généralement insipide, bien que personne n’aime ça. L’Europe devrait avoir un projet culturel. L’économique a bien été suivi mais aujourd’hui, l’Europe est surtout un projet économique à moitié raté, qui barre la route à la formation d’une culture européenne. C’est la recette parfaite pour l’aliénation.

Les rutilants bunkers de l’UE sont le symptôme de cette erreur fatale. Ils sont également interchangeables, aussi inodores et insipides que l’argent (bien qu’autour de cet argent, s’accroche toujours une odeur fade…). Ainsi, la société ne fonctionne pas : elle a besoin d’une expression symbolique, même pour seulement pouvoir la contester. Bruxelles, par sa super diversité, est l’endroit idéal pour exprimer symboliquement un continent où, depuis des siècles, pensées existentielles et philosophies radicalement opposées entrent en collision mais s’alimentent également les unes les autres. Ici, chaque jour, on comprend mieux ce que signifie « être Européen ». Ce qui manque, c’est une traduction architecturale et urbaine de cela, qui puisse aussi donner aux habitants de la ville un rôle de premier plan. Le projet de XDGA pour un forum public au rond-point Schuman, tel un mémorial pour la multitude, était en mesure de remplir ce rôle. Mais il n’en est rien. Trop cher.

Est-ce que, par conséquent, dans les profondeurs du bâtiment Juste Lipse, toutes les règles sont déjà écrites quant au coût des bâtiments et monuments publics – et du yaourt par la même occasion ? Ou est-ce juste de la peur ?

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Sommaire

Product News
Glasstec 2016, domotique, fenêtres, protection solaire…

In the Picture
Europe et Janus Koen Van Synghel
Des moineaux et des hommes Charlotte Lheureux
Schizophrénie Audrey Contesse
Culture architecturale ou d’entreprise ? Aslı çiçek
Le bien-être des enfants en métropole Gideon Boie (BAVO)

Fσnđεmęńtš
€dito Pieter T’Jonck
Place Schuman : mauvais timing Jean-Marie Binst
Respublica, un nouveau musée pour l’€urope Antoine Wang
Le technocrate et le marchand de soupe Geert van Istendael
€ssai photographique Marie-Françoise Plissart
Le bâtiment le plus invraisemblable au monde Stephan Petermann
Rue de la Loi : attendre que le vent tourne Laurent Vermeersch

Zoom In
Lucien Kroll. Ordre et désordre Dag Boutsen

Guests
Cellule architecture Diagnostic, réalisme et cohérence Cécile Vandernoot
Team Vlaams Bouwmeester Ferraris : un projet généreux de la Flandre à Bruxelles ? Johan Wambacq

Zoom Out
actuel
Existenz Lisa De Visscher
expo
Raumskulptur Aslı Çiçek
L’architecte, un facilitateur Lisa De Visscher
Aravena dans la mêlée Michael Bianchi
Reporting from the Front Pieter T’Jonck

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