Édito

Pieter T'Jonck - Rédacteur en chef

En 2005, le collectif théâtral allemand Rimini Protokoll confronte son public aux faits avec Call Cuta : après les travaux manuels, c’est à présent au tour des emplois de bureaux subalternes d’être délocalisés vers des pays à bas salaires. Si ce ne sont entretemps pas les callcenters électroniques qui remplacent les employés, même bon marché. Aujourd’hui, il se peut en effet que ce soit un robot qui essaie de vous vendre un abonnement ou une assurance par téléphone.

The Economist sonnait déjà l’alarme à ce sujet il y a des années : « Robots take over our jobs ». Selon ce journal, peu d’emplois résisteraient à la robotisation. Même le secteur des soins n’est plus immunisé. Récemment, notre propre presse a repris cette idée, et ce n’est pas un hasard si c’est au moment du débat autour du revenu d’intégration. Mais, même sans robotisation, des emplois sont menacés. Dans le commerce de détail par exemple, qui, peu à peu, succombe à l’e-commerce.

Ces évolutions semblent tellement intangibles et menaçantes que souvent on renonce à y réfléchir. Mais est-ce si grave si les machines reprennent toutes sortes d’emplois abrutissants ? L’artiste Constant (Nieuwenhuijs) a exploré dans son opus magnum, New Babylon, une société où l’être humain serait délivré du souci de survivre. Cela se terminait en images sinistres d’un monde désolé, empreint de violence. Le travail semble alors moins un fléau qu’une chose dont nous avons besoin pour donner forme à notre vie.

Il est d’ailleurs un peu trop tôt pour désespérer. La crise climatique mondiale pourrait être à cet égard une bénédiction déguisée. Tout le monde réalise petit à petit qu’il est intenable de sous-traiter le sale boulot à des malheureux dans des pays lointains, pour ensuite en ramener le produit chez nous. Il est bien plus durable de produire ici. Ou de recycler de manière intensive. Une telle industrie manufacturière englobe encore de nombreux emplois qu’on ne robotise que difficilement. Notre économie s’en trouverait plus flexible et résistante.

Il faut néanmoins éviter de répéter en cela les erreurs du 20e siècle. L’industrie a alors été repoussée de plus en plus loin hors des villes. Il y avait de bonnes raisons pour ça, comme la dégradation des conditions de vie urbaines causée par les fabriques. Mais, entretemps, le remède semble pire que le mal à guérir. Comme les terrains d’entreprises se situent souvent en des lieux isolés, loin d’où habitent les travailleurs et où les produits doivent être livrés, cela cause des flux de circulation et des files interminables. C’est aussi funeste pour notre qualité de vie et pour l’environnement. Tandis qu’à défaut d’ ateliers et fabriques, les villes ont perdu beaucoup de leur vitalité et de leur diversité.

Il est donc grand temps de ramener l‘industrie manufacturière dans nos villes, sans retomber dans des situations du 19e siècle. Mais nous avons oublié comment faire : réunir en un seul espace physique l’habitat, le travail et les loisirs. Déjà en 2014, Benoît Moritz et Jens Aerts se sont penchés sur la question dans l’expo Re:work. Cette année, la Biennale internationale d’architecture de Rotterdam (IABR) l’a reprise de plus belle. L’expo présentait, à l’aide d’exemples concrets et d’études de projets, nombre de modèles nouveaux de villes où le travail fait partie intégrante du tissu urbain. Architecture Workroom Brussels était un des invités, entre autres avec l’étude de la situation belge. À présent, AWB présente ce travail à Bozar. souhaite donner à cette étude un podium et approfondir certaines de ces questions. En collaboration avec AWB, nous étudions de quoi notre pays pourrait avoir l’air si nous recommençons à faire les choses ici, sur place.

Des idées à la pelle. Jonathan Holslag et Mark Brearley font un plaidoyer enflammé pour une nouvelle industrie manufacturière en ville. Marjolijn Claeys et Elke Vanempten plaident en faveur de la place de l’agriculture dans la ville. Nous accueillons Leo Van Broeck, le nouveau vlaams bouwmeester, qui formule des points de vue incisifs, entre autres sur une nouvelle réglementation autour du travail en ville. Des industriels et promoteurs expliquent pourquoi ils choisissent de s’établir à Bruxelles, tandis que des décisionnaires et concepteurs parlent de nouveaux instruments pour donner forme à cette société de travail. De nombreux projets et études prouvent d’ailleurs que ceci n’a rien d’un mirage. C’est ainsi que cet exemplaire d’ est devenu un petit catalogue de l’exposition qu’AWB consacre à ce thème au Bozar durant l’automne 2016. Allez voir. Cela en vaut la peine.

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Sommaire

Product News
Salle de bains, revêtements, bureaux, …

In the Picture
L’abattoir du futur Pieter T’Jonck
Dépôt d’expérimentation Pieter T’Jonck
Précieux kilomètres Cécile Vandernoot
Parcs plus que parcs à containers Hong Wan Chan
De la farine aux services Thibaut Paggen

Fondements
Edito Pieter T’Jonck
« Les règles doivent s’assouplir » Lisa De Visscher
Réhabilitation de l’artisanat Laurent Vermeersch
À la découverte du paysage productif Elke Vanempten en Marjolijn Claeys
La ville productive Pour les rêveurs, les réalisateurs, les audacieux et les penseurs Johan Wambacq
Essai photographique Maxime Delvaux
Des défis urbains pour des entrepreneurs urbains Laurent Vermeersch
Une bonne ville a besoin d’industrie Joeri De Bruyn
Statements Mark Brearley

Zoom In
D’une échelle à l’autre Entretien avec Central par Geoffrey Grulois

Guests
Cellule architecture. Retisser les ancrages du lieu Virginie Pigeon
Team Vlaams Bouwmeester. Construire le paysage productif Elke Vanempten
L’équipe du maître architecte de la Région Bruxelles-Capital. Fabriquer la ville productive Géraldine Lacasse & Julie Collet

Zoom Out
actuel
Geert Bekaert (1928-2016) Le penseur dans tout ce qui est construit Christophe Van Gerrewey
conférence
Un specimen à six mains Roxane Le Grelle
Un geste envers l’environnement Shendy Gardin
Le paysage comme scène Florian Hertweck
Livre
La fabrique urbaine revisitée Hans Teerds

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