Édito

Pieter T'Jonck - Rédacteur en chef

Dans son livre The Rise of the Creative Class (2002), le sociologue américain Richard Florida décrivait la montée d’une nouvelle classe sociale de gens hautement qualifiés. Dans le sillage de la numérisation galopante, cette classe sociale a créé à partir du néant un marché de services. Il y a vingt ans, nul ne s’attendait à ce qu’on invente un programme qui vous envoie constamment des messages et des photos d’amis en échange d’informations sur vos faits et gestes. Entre-temps, le monde est devenu esclave de Facebook. Et ce n’est qu’un exemple de la manière dont les médias numériques ont tout chamboulé.

Les avantages sont énormes. On travaille et on communique au sein de réseaux, où et quand on veut. C’est ce qu’on appelle les new ways of working (NWOW). Le travail abrutissant et les hiérarchies sans souplesse sont désormais relégués au passé. Mais, petit à petit, on découvre également les travers. Il est rare qu’on apprenne des choses vraiment importantes via Facebook ou Twitter. En termes d’efficacité, les gains sont relatifs lorsqu’on perd quotidiennement des heures à gérer des timelines ou des spams.

De plus, les new ways of working ont leurs laissés-pour-compte. Les dactylos ont disparu. Les petits indépendants sont de plus en plus victimes du dumping, maintenant que leurs réseaux les mettent en concurrence avec un marché mondialisé. Même si les new ways of working augmentent le plaisir de travailler, ils ne riment pas forcément avec une meilleure rémunération ou plus d’égalité.

Richard Florida n’évoque que rarement ces revers. Il parle principalement de l’impact de la

creative class sur les villes. Le paradoxe est en effet que ses pionniers, qui prônaient le passage à un travail et un monde social toujours plus virtuels, aspiraient par ailleurs à des hotspots physiques réservés à l’élite : les villes, avec leur savant mélange de culture, de loisirs et de services. Le reste pouvant être relégué à l’état de réserve pour les laissés-pour-compte. La gentrification des villes, si étroitement liée à l’avènement de la creative class, nuit à la diversité urbaine. La creative class saborde les anciens lieux de sociabilité, notamment en envahissant les cafés avec ses ordinateurs portables. Pourquoi ne pas les laisser au bureau ?

Vous n’aurez pas manqué de déceler ce petit parfum artiste qui, toujours d’après Richard

Florida, flotte autour de la creative class. Ils se donnent des allures bohêmes, même si certains gagnent de l’or en barre. Parce qu’ils restent avant tout des entrepreneurs : ils s’intéressent au gain, quitte à ce que leurs services démantèlent l’économie existante. Ce côté pseudo-artistique est moins étrange qu’il n’y paraît. Les pères spirituels de la creative class ont grandi dans les années 1960. Des artistes tels que Joseph Beuys ou Andy Warhol proclamaient à l’époque que tout le monde était artiste ou pouvait avoir ses cinq minutes de gloire. L’idée que chacun pouvait donner à sa vie une forme individuelle unique a alors commencé à se répandre partout, mais ce n’est qu’avec l’ère numérique qu’elle est véritablement arrivée à portée de main. Peu de talent et beaucoup d’esbroufe suffisent désormais pour créer, à l’aide d’un simple logiciel, un tube qui propulsera son auteur d’une sombre cave aux scènes internationales. Comme on l’a dit, l’avènement des new ways of working et de la creative class a chamboulé notre univers. L’environnement bâti, lui aussi, s’est radicalement transformé. Les habitations ne sont plus un point d’ancrage social, une adresse. Regarder ensemble une émission télévisée, le grand fantasme des constructeurs de l’après-guerre, n’est plus qu’un vague souvenir.

À quoi nous serviront encore nos habitations dans peu de temps ? À travailler ? Rien ne nous en empêche, sauf que ces agréables maisons n’ont pas été conçues pour cela, et qu’on peut s’y sentir très isolé. Les cafés et les espaces de co-travail sont dans ce cas une alternative. Et s’il faut malgré tout travailler dans un bureau, autant qu’il soit aménagé de manière aussi branchée qu’un café ou un loft. Les bureaux ont déjà rétréci, maintenant que grâce aux new ways of working, les entreprises et les administrations ont besoin de moins d’espace. Une fois encore, c’est tout bénéfice pour les artistes qui s’installent au rabais dans des bureaux vides. Il y a donc tout à parier que les bureaux sont appelés à devenir les lofts branchés de demain. L’Antwerp Tower en est un signe avant-coureur. Mais quoi qu’il en soit, les typologies classiques de l’architecture et de l’urbanisme s’estompent à vue d’oeil. Le bureau ressemble désormais à un café, le café, à une maison, et la maison, à un bureau. À moins que rien ne ressemble plus à rien ? Nagerait-on dans la confusion et le désarroi les plus profonds – disarray comme on le dit en anglais ? C’est ce que vous allez découvrir ici.

Sommaire

In the Picture
Balade dans un espace de coworking Aslı Ciçek
Figure d’opposition François Gena
Deinze, toujours plus ville Bart Tritsmans
Quand la faïence était blanche Mathias Bouet
Entre présence et absence Christophe Le Gac

Zoom Out

ACTUEL
Un programme public triomphe à nouveau aux Mies van der Rohe Awards Louis De Mey
Lotissements existentiels Pieter T’Jonck
Paola Viganò primée : une ode à la créativité Lisa De Visscher

LIVRES
Highway X City Claire Pelgrims

Fondements
Édito Pieter T’Jonck
Travailler à l’ère « post-Playboy » Joep Gosen
Les laboratoires du fun working Pier Vittorio Aureli
La nouvelle efficacité, c’est se sentir comme chez soi Dieter Van Den Storm
Il y a de l’espoir pour le bureau Tine Hens
Revirement chez les autorités Pieter T’Jonck et Guillaume Vanneste
This is MAD Gerlinde Verhaeghe
Misère créative Pieter T’Jonck
« Les médias sont devenus un écosystème » Pieter T’Jonck

Zoom In
Lieux de travail variables. Interview avec Doorzon Interieur Architecten par Fredie Floré

Débat
La précarité dans la pratique de l’architecture Antoine Wang

Guests
La Cellule architecture souffle 10 bougies Thomas Moor

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